Jean-Claude Carrière, «un immense arbre avec beaucoup de feuilles qui ne faisait de l’ombre à personne»

Publié le par Libération par Anne Diatkine

Humaniste encyclopédique, toujours sur la brèche et menant plusieurs projets de front, il fut aussi un homme de fidélité en amitié et au travail. Trois metteurs en scène évoquent leur compagnonnage admiratif.

Peter Brook et Jean-Claude Carrière. (Julio Donoso/Sygma. Getty Images)

Peter Brook et Jean-Claude Carrière. (Julio Donoso/Sygma. Getty Images)

Louis Garrel (l’Homme fidèle, 2018)

«Hier, j’ai vu Jean-Claude, et encore une fois, cette chose folle : 89 ans et pas une miette d’intelligence, d’esprit, de talent qui ne se soit égarée avec le temps. C’est uniquement son corps qui le faisait souffrir. De nouveau, je l’ai vu s’énerver contre sa condition physique, et il y avait de la beauté dans le combat de cet esprit intact.

«J’ai fait sa connaissance il y a douze ans, et par amusement, périodiquement, j’essayais de le sécher, de lui parler de quelque chose qu’il ne connaissait pas, un genre musical, l’émergence d’un minuscule festival de cinéma… Je n’ai jamais réussi. Jean-Claude contenait non seulement toutes les bibliothèques du monde, mais la mémoire et l’organisation qui permettent de les relier entre elles, et d’être érudit simplement, comme si de rien n’était, mais aussi de parler de cépages, de bois, de menuiserie.

«J’ai vécu chez lui, dans l’atelier d’écritures qu’était sa maison dans le IXe arrondissement parisien où étaient toujours hébergés toutes sortes de gens. A 14 heures passait tel cinéaste, à 16 heures une étudiante de la Fémis qui lui avait demandé de relire son scénario, de lui faire des notes. A chaque fois, c’était les mêmes questions : qu’est-ce qu’on va raconter, à qui, et comment ? Jean-Claude était comme un immense arbre avec beaucoup de feuilles qui ne faisait de l’ombre à personne.

«Je lui avais demandé de relire le scénario de mon premier long métrage, les Deux Amis, et il m’a sauvé. Il m’a donné un premier conseil toujours valable : “Quand tu as un problème avec deux personnages dans une scène, rajoutes-en un troisième qui écoute.” Il avait cet incroyable talent de savoir écrire ce qui pouvait prendre forme visuellement sur un écran. Son autre conseil scénaristique était de toujours déterminer ce que sont les personnages à travers ce qu’ils font et jamais déduire leurs actes de ce qu’ils sont censés être.

«Chez lui, je dormais au sous-sol. A 15 ans, je l’avais vu à la télévision en compagnie de Milos Forman, et j’avais eu envie de le rencontrer. Et tout d’un coup, quelques années plus tard, on est devenus copains. On a écrit ensemble mon deuxième long métrage, l’Homme fidèle. On en avait terminé un autre, et on en avait deux autres sur le feu. On n’avait pas fini, c’est horrible. Il me faisait penser à cette phrase de Rimbaud : “Le monde est très grand et plein de contrées magnifiques que l’existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter.” Sauf qu’il était l’inverse, il intégrait tous les signes du monde. Mais mille personnes n’auraient pas suffi à l’explorer.»

Jean-Paul Rappeneau (Cyrano de Bergerac, 1990)

«Faire une adaptation cinématographique en alexandrins des 2 600 vers de la pièce de Rostand était tout sauf évident. J’avais dit au deuxième producteur qui m’avait confié le projet : “D’accord, mais avec Jean-Claude Carrière.” Quant à Cyrano, c’était obligatoirement Gérard Depardieu car il a cette force physique alliée à une vulnérabilité dans la voix. Jean-Claude et moi avions en commun d’avoir été pour la première fois au théâtre découvrir Cyrano à 9 ans. Comme la pièce, montée par Jérôme Savary se jouait au théâtre Mogador, on a commencé par y aller. Après la représentation, on était tous les deux soucieux, et c’est lui qui a rompu le silence en premier : “Il y a du boulot…” On était tous les deux assez accablés à l’idée d’affronter ces morceaux de bravoure, cette langue si peu cinématographique, toute cette construction qui nous semblait le comble du théâtre et la multiplication des artifices. J’avais l’impression d’avaler un gros gâteau plein de chantilly. Le rituel était toujours identique. Il arrivait chez moi pile à l’heure, défaisait sa montre, décapuchonnait son stylo, et il se mettait immédiatement au travail. “Mais attend, qu’est-ce que tu fais, qu’est-ce que tu rayes ?” Je ne comprenais pas comment il pouvait couper autant de matière et comment il pouvait seulement imaginer raccorder les morceaux. Cet art, c’était vraiment Jean-Claude. En coupant, il allait au cœur de l’œuvre. De cette pièce immobile, il inventait un mouvement à travers Paris.»

Peter Brook (le Mahabharata, 1989)

«Jean-Claude a travaillé pendant dix ans à l’adaptation du Mahabharata, cette longue épopée en sanskrit. C’était comme si la pièce renaissait sans cesse. Pour cela, il fallait voyager, et on est partis partout en Inde, consulter les grands gourous et les peuples, voir les petites pièces qui se jouaient dans la rue, dans les théâtres les plus minables. On traversait des kilomètres en taxi, et immédiatement, pendant le trajet, Jean-Claude sortait son stylo et un calepin et il écrivait. Il ne cherchait pas la gloire, mais elle est venue malgré lui. Il a reçu un oscar [d’honneur, en 2014, ndlr], et des hommages extraordinaires. Il était unique, tellement doué, et tellement peu soucieux que ça se sache. Il évitait la décoration, détestait les jolies phrases, l’ornement. Et cherchant l’essentiel, il l’était, lui, essentiel.»

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