Le Chambon-sur-Lignon : il lègue deux millions d’euros au village qui l’a sauvé

Publié le par L'Eveil de la Haute-Loire par Christophe Darne

Erick Schwam, décédé le 25 décembre dernier, a décidé de léguer une grande partie de sa fortune, soit deux millions d’euros, au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), commune où ce réfugié Juif autrichien avait trouvé refuge pendant la Seconde Guerre mondiale.

 Photo Vincent Jolfre © Vincent JOLFRE

Photo Vincent Jolfre © Vincent JOLFRE

Sur une table en bois massif de la salle du conseil municipal du Chambon-sur-Lignon, des papiers jaunis, d’anciennes pièces d’identité et quelques photos sont méticuleusement répertoriés et maniés avec précaution. Ces documents, tirés d’une simple enveloppe, constituent « les premières pièces du puzzle », comme les qualifie Denise Vallat, adjointe à la culture de cette commune de 2.500 habitants du département de Haute-Loire.

La commune de 2.500 habitants va recevoir deux millions d’euros. Le légateur, Erick Schwam, qui avait trouvé refuge ici durant la Seconde Guerre mondiale, souhaite que des actions soient entreprises localement au profit de l’éducation et de la jeunesse. Photo Vincent Jolfre

La commune de 2.500 habitants va recevoir deux millions d’euros. Le légateur, Erick Schwam, qui avait trouvé refuge ici durant la Seconde Guerre mondiale, souhaite que des actions soient entreprises localement au profit de l’éducation et de la jeunesse. Photo Vincent Jolfre

Depuis plusieurs semaines, cette ancienne professeur d’histoire tente de dresser le portrait d’Erick Schwam, un inconnu qui a légué, à sa mort le 25 décembre dernier, à l’âge de 90 ans, deux millions d’euros au Chambon-sur-Lignon. Un incroyable cadeau du ciel en guise de reconnaissance à un village et des habitants qui l’ont sans aucun doute sauvé durant la guerre. Une histoire intimement liée à celle du Chambon-sur-Lignon, distingué en 1990 « Justes parmi les Nations » pour avoir sauvé près de 2.500 Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

Aujourd’hui, la commune du plateau Vivarais-Lignon entend reconstituer la vie de son discret bienfaiteur, pour comprendre d’abord, lui rendre hommage ensuite.

« Petit à petit, on retrouve des indices, des témoignages ou des mentions dans des documents qui nous permettent de retracer son itinéraire. Mais il reste encore beaucoup à trouver. »

Sur cette terre protestante, l’accueil est depuis toujours une tradition.

Né en 1930 en Autriche dans une famille juive de la petite bourgeoisie viennoise, Erick Schwam et ses parents sont contraints de fuir en 1938, quelques mois après l’annexion du pays par l’Allemagne nazie. Ce sera d’abord la Belgique, quelques mois où leurs noms apparaissent sur des listes de recensements avant les camps d’internement du sud de la France, à Gurs (Pyrénées-Atlantiques) puis Rivesaltes (Pyrénées-Orientales). Denise Vallat a retrouvé des traces de la vie de la petite famille dans Le Journal de Rivesaltes, un livre de Friedel Bohny-Reiter, infirmière au Secours suisse, qui était venue apporter son aide aux réfugiés. « On y apprend que le docteur Oskar Schwam, le père d’Erick, intervenait à la maternité voisine d’Elne tandis que son épouse, elle, s’occupait de la bibliothèque du camp. »

Photo Vincent Jolfre

Photo Vincent Jolfre

En février 1943, peut-être justement grâce à cette même infirmière, la famille parvient à gagner Le Chambon-sur-Lignon : Erick, alors âgé de 12 ans, et sa mère logent alors dans la maison Faïdoli, un des refuges du Secours suisse où sont hébergés une quarantaine d’enfants dont de nombreux Juifs. Quant au père, on perd sa trace. L’annonce du legs dans la commune a cependant permis de réveiller des secrets bien gardés sur cette terre protestante où l’accueil est depuis toujours une tradition et la discrétion une vertu. Un habitant a ainsi exhumé les souvenirs de sa mère. Oskar Schwam, sans doute par crainte d’une rafle, aurait été caché chez un couple de paysans, les Exbrayat à Saint-Jeures (commune voisine) avant d’être accueilli chez les Dolmazon de Freycenet, un hameau du secteur.

Dans cette vie d’exil, loin de chez lui et avec la peur au ventre connue de tous les réfugiés pourchassés à cette époque, le jeune Erick tente de mener l’existence d’un enfant de son âge.

« C’était un garçon assez calme, paisible. Il arrivait toujours en avance dans la cour. Mon père, qui était instituteur, m’avait demandé d’aller jouer avec lui. On a très vite sympathisé. » René Charra (ancien écolier du Chambon-sur-Lignon)

Alors que la fin de la guerre intervient enfin et que la grande majorité des familles cachées quittent le plateau, Erick Swcham et sa mère décident, eux, de rester au Chambon-sur-Lignon, visiblement chez la famille Héritier du hameau de La Bourghea à la sortie du village. Seul son père regagne l’Autriche où la famille sort décimée : ceux qui n’ont pas quitté le pays ont péri dans les camps.

En 1945, comme en atteste un document jauni par les années, le jeune homme aux cheveux bruns coiffés en arrière obtient son brevet élémentaire et intègre dans la foulée l’école nouvelle du lycée Cévenol. Le bac en poche, à 19 ans, il se lance dans des études de pharmacie à l’Université de Lyon, s’éloignant un peu plus de son Autriche natale. En 1956, il obtient d’ailleurs la nationalité française et se marie dans la foulée religieusement dans une église catholique de Lyon avec Colette (alors qu’il n’est pas converti). Il est appelé, quelques mois plus tard, sous les drapeaux en pleine guerre d’Algérie d’où il reviendra lieutenant.

Photo Vincent Jolfre

Photo Vincent Jolfre

La suite?? Une vie sans histoire d’un homme qualifié par tous de « discret » qui n’aurait jamais vraiment évoqué son parcours et cette adolescence. Erick Schwam a fait carrière du côté de Lyon dans l’industrie pharmaceutique, au sein du groupe Lipha, pour en devenir finalement directeur général adjoint. Il aurait, entre autres, coordonné le développement du Glucophage, un médicament contre le diabète. Résident de la Tour-de-Salvigny (Rhône) où il a fait bâtir un pavillon en 1960, on ne sait que peu de chose sur les liens qu’il a continué d’entretenir avec Le Chambon-sur-Lignon.

Malgré les années, l’homme n’a pas oublié ce petit bout de Haute-Loire. En 2013, alors âgé de 83 ans, il avait sollicité une rencontre avec Éliane Wauquiez-Motte, alors maire de la commune, pour lui annoncer son intention de faire un don au village. Sans en dire beaucoup plus sur ses motivations…

Le Chambon-sur-Lignon a reçu en 1990 la distinction de « Justes parmi les Nations » par le mémorial Yad Vashem pour avoir sauvé 2.500 Juifs pendant la guerre. Un lieu de mémoire permet de retracer cette histoire.?Photo Vincent Jolfre

Le Chambon-sur-Lignon a reçu en 1990 la distinction de « Justes parmi les Nations » par le mémorial Yad Vashem pour avoir sauvé 2.500 Juifs pendant la guerre. Un lieu de mémoire permet de retracer cette histoire.?Photo Vincent Jolfre

Veuf depuis quelques mois et sans enfant, Erick Schwam est décédé chez lui le 25 décembre dernier. Dans son testament, l’homme a couché sur le papier un legs conséquent de deux millions d’euros au Chambon-sur-Lignon pour que des actions soient entreprises par la commune au profit de l’éducation et de la jeunesse. Dans son pavillon, une modeste enveloppe marron a été retrouvée avec quelques documents pour remonter le fil de sa vie. Mais aucune lettre pour expliquer son geste ni ses motivations profondes. Jean-Michel Eyraud, le maire du Chambon-sur-Lignon, et son équipe reconstituent désormais patiemment la vie de leur bienfaiteur, si discret. Une exposition est même prévue pour lui rendre hommage, d’ici cet été, et rappeler son destin qui trouve un écho évident à celui des lieux. La belle histoire fait le tour du monde et des témoignages ont afflué d’un peu partout, ces derniers jours. « J’ai même reçu un mail d’Israël avec des informations, affirme avec surprise Denise Vallat. La télévision japonaise va venir en tournage, la presse étrangère dans son ensemble a raconté ce legs jusque dans le quotidien La Nacion en Argentine. » Un coup de projecteur inattendu pour un légateur si discret qui n’a jamais oublié la commune qui l’a sans doute sauvé durant la guerre.

Publié dans Articles de Presse

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