Le mystère (presque) résolu des photos inédites de Paris sous l'Occupation

Publié le par L'Eveil de la Haute-Loire par Rémi Bonnet

Un photographe clandestin qui a défié les Nazis au péril de sa vie, une boîte mystérieuse découverte chez un retraité de l’agglomération chartraine, une vendeuse de lingerie peut-être liée à des réseaux de Résistance… La découverte, puis la publication de photos inédites de Paris sous l’Occupation réunit tous les ingrédients d’un bon polar.

 Comme sa légende l’indique, cette photo d’un officier allemand a été captée le 14 juillet 1940 à 11 h 15 à la station de métro Richelieu-Drouot. © agence de Chartres

Comme sa légende l’indique, cette photo d’un officier allemand a été captée le 14 juillet 1940 à 11 h 15 à la station de métro Richelieu-Drouot. © agence de Chartres

La Seconde Guerre mondiale n’a pas encore livré tous ses secrets. Si les historiens ont réussi à décortiquer, patiemment, les mécanismes et la chronologie de cette période traumatique, beaucoup de questions restent sans réponse, notamment au sein des familles, qui cachent de lourds secrets non résolus pendant des générations entières.

Lorsqu’il se met sur la piste d’un paisible retraité habitant dans la banlieue de Chartres, Albert Hude, spécialiste de la Résistance en Eure-et-Loir, est loin d’imaginer qu’il va faire une trouvaille déterminante. Il explique :

"Cet homme, qui a aujourd’hui 90 ans, a retrouvé, dans les affaires de sa mère, un coffret en bois, contenant 120 photos numérotées et datées." Albert Hude (spécialiste de la Résistance en Eure-et-Loir)

Dès le premier coup d’œil, l’intérêt historique de ces clichés saute aux yeux.

Que ce soit devant les usines Renault de Boulogne-Billancourt, ou sur les quais de la gare du Val-d’or à Meudon, la guerre était partout. Collection privée.

Que ce soit devant les usines Renault de Boulogne-Billancourt, ou sur les quais de la gare du Val-d’or à Meudon, la guerre était partout. Collection privée.

Ces photos en noir et blanc et aux contours crénelés, selon la mode de l’époque, ont été prises à Paris, pendant l’Occupation entre 1940 et 1941. On le sait parce que… c’est marqué dessus !

En effet, toutes les photos sont scrupuleusement numérotées, localisées et datées. Bonus non négligeable, elles sont même légendées ! C’en est presque trop beau. Mais Albert Hude l’affirme haut et fort : 

« Ce sont des photos clandestines, authentiques et inédites. » Albert Hude (spécialiste de la Résistance en Eure-et-Loir)

Cette découverte incroyable conduit Albert Hude à jouer les Sherlock Holmes pour trouver des réponses à ses nombreuses questions.

La première est la plus évidente : qui a pris ces photos ? Dans quel but ? Et qui a écrit, au dos des photos, ces petits textes, qui sont à la fois humoristiques, ironiques et patriotiques ? 

En 1940 et 1941, le drapeau nazi flottait rue de Rivoli, comme sur tous les monuments parisiens.

En 1940 et 1941, le drapeau nazi flottait rue de Rivoli, comme sur tous les monuments parisiens.

Sur ce point, Albert Hude est persuadé d’avoir trouvé la réponse.

« J’ai pu vérifier mes sources. Je suis sûr que c’est la mère de l’habitant de Lèves qui a rédigé ces textes ».

Mais quand il interroge son fils, Albert Hude ne reçoit que des réponses évasives. D’après lui, sa mère, qui était vendeuse de lingerie aux Galeries Lafayette, n’était pas dans la Résistance et ne semblait pas beaucoup se préoccuper de la situation politique et militaire de la France.

Que ce soit devant les usines Renault de Boulogne-Billancourt (à gauche), ou sur les quais de la gare du Val-d’or à Meudon, la guerre était partout.

Que ce soit devant les usines Renault de Boulogne-Billancourt (à gauche), ou sur les quais de la gare du Val-d’or à Meudon, la guerre était partout.

Sauf que ces quelques phrases, en apparence anodines, semblent très bien informées sur les rouages de l’administration allemande en place à Paris. Qu’est-ce que cela signifie ? Que cette mère de famille, en apparence sans histoire, faisait partie d’un réseau de Résistance inconnu ?

L’hypothèse ne peut pas être écartée. Elle devient même carrément plausible lorsque l’on apprend un détail de sa vie privée :

« Elle a quand même réussi à faire passer son compagnon juif en zone libre grâce à de faux papiers d’identité. Pour cela, il fallait connaître des réseaux. Si elle n’était pas résistante, alors elle était très débrouillarde ! ». Albert Hude (spécialiste de la Résistance en Eure-et-Loir)

Mais si Albert Hude a réussi à retrouver l’identité de l’auteur des textes, celle du photographe reste toujours sujette à conjectures. Qui a bien pu risquer sa vie pour immortaliser cette époque si particulière ?

La propagande nazie ne tolérait pas la prise de photos à l’extérieur sans autorisation spéciale. Celles qui circulaient étaient prises dans le but ostensible de donner une image favorable de l’Occupation allemande.

C’est le cas des célèbres photos d’André Zucca, réquisitionné par le journal Signal pour montrer au monde – et en couleurs ! – un Paris de pacotille, où flottent partout les drapeaux flanqués des sinistres croix gammées.

"Des preuves de la résistance populaire"

Rien de tel ici. Certaines situations captées peuvent paraître anodines au premier regard – des scènes de rues, des défilés de soldats – mais elles restent d’un intérêt capital, car elles montrent une réalité qui n’est pas déformée par la propagande allemande. Mais d’autres photos sont beaucoup plus explosives. Il cite par exemple :

« On y voit des preuves de la résistance populaire des habitants, qui peignaient sur les murs des V, comme victoire. Enfin, il y a des photos de l’arsenal militaire allemand. Et ça, c’est un matériel très sensible qui valait le peloton d’exécution ! ». Albert Hude (spécialiste de la Résistance en Eure-et-Loir)

C’est d’ailleurs, très probablement, le destin qu’a connu le photographe.

En enquêtant, Albert Hude est parvenu à la conclusion que ce mystérieux artiste, au nom encore inconnu, aurait été intercepté en mission, alors qu’il était en train de photographier l’intérieur d’un hôtel parisien. À cause de ce simple geste, il aurait été déporté.

Quatre-vingts ans après les faits, ce héros anonyme s’extrait des oubliettes de l’Histoire grâce à la publication du livre illustré Paris humilié, où ces photos sont reproduites, avec les légendes, et permettent au public de découvrir un monde enfoui, celui que l’occupant nazi a tenté de faire disparaître mais qui a fini par refaire surface.

Ce V de la victoire, peint sur une affiche de propagande allemande, est l’un des actes de résistance quotidiens de la population civile parisienne durant l’Occupation.

Ce V de la victoire, peint sur une affiche de propagande allemande, est l’un des actes de résistance quotidiens de la population civile parisienne durant l’Occupation.

Ce n’est pas la première fois qu’Albert Hude éclaire une zone d’ombre de la Seconde Guerre mondiale.

Avec la voix de Philippe Torreton

En 2017 déjà, cet historien local, basé à La Ferté-Vidame, avait réalisé un film documentaire et pédagogique intitulé Résister en Eure-et-Loir.

Ce projet avait séduit le comédien Philippe Torreton (Capitaine Conan, Ça commence aujourd’hui), qui avait accepté, bénévolement, d’enregistrer la voix- off du film.

Et ça n’est pas fini. Dans quelques semaines, le 8 mars précisément, les spectateurs de RMC Découverte pourront entendre sa voix, car il sera partie prenante d’un documentaire de la réalisatrice Sophie Jaubert intitulé Les Femmes héroïques.

Parmi les six Résistantes sélectionnées dans ce long métrage, Simone Ségouin, originaire de Thivars, village d’Eure-et-Loir. C’est lui qui raconte l’incroyable saga de cette femme qui, à l’âge de 19 ans, a permis à elle toute seule, ou presque, l’arrestation de vingt-deux SS. À voir absolument…

Paris humilié. Éditions du Petit Pavé, 15 €.

Publié dans Articles de Presse

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