« Le Traître » : Tommaso Buscetta, fils maudit de Cosa Nostra

Publié le par Le Monde par Jacques Mandelbaum

Marco Bellocchio retrace le parcours de celui qui est considéré comme le premier vrai « repenti » de la mafia sicilienne.

Pierfrancesco Favino incarne Tommaso Buscetta dans « Le Traître », de Marco Bellocchio.  CANAL+/AD VITAM PRODUCTION

Pierfrancesco Favino incarne Tommaso Buscetta dans « Le Traître », de Marco Bellocchio. CANAL+/AD VITAM PRODUCTION

On n’attendait pas forcément Marco Bellocchio – cinéaste de l’intériorité et contempteur de l’ethos bourgeois – dans cette saignante spécialité italo-américaine qu’est le film de mafia. Mais l’entrée de Bellocchio sur ce territoire nous rappelle à propos qu’il n’a jamais cessé, en un certain sens, de filmer la mafia, à travers tous les corps constitués cadrés depuis un demi-siècle par son objectif.

Très loin de la fascination qui caractérise les films de ce genre, Bellocchio choisit son terrain, qui n’est autre que celui en lequel il se reconnaît. Celui du « traître » à la cause, du fils maudit, de celui par qui le scandale arrive. Cet homme, dans l’histoire de la mafia, existe, il s’appelle Tommaso Buscetta (1928-2000) et il est considéré comme le premier vrai « repenti », grâce à la collaboration duquel le juge Giovanni Falcone, responsable du pool antimafia de Palerme, pénétrera les arcanes du mouvement et citera à comparaître, en 1986, lors d’un « maxi-procès » mémorable, quelque 400 mafieux.

Rage froide

Le film, auquel certains spécialistes reprochent de s’écarter parfois de la réalité historique, évoque l’installation de Buscetta au Brésil avec une femme native de ce pays, où il se livre au trafic de drogue. Bellochio revient aussi sur la guerre foudroyante déclarée en Sicile par le clan de Corleone, qui massacre à tour de bras ses rivaux, entre 1981 et 1983. Le rôle déterminant de Salvatore Riina, alias « le fauve », chef du clan de Corleone, véritable machine à tuer, responsable de centaines d’homicides dans la carrière qui le mène à la tête de Cosa Nostra. Buscetta échappe au massacre et apprend à distance l’assassinat de tous ses proches, y compris ses deux fils qui n’avaient pas d’implication dans l’organisation.

Lorsqu’il est arrêté par la police brésilienne puis remis à la justice italienne, Buscetta, ivre d’une rage froide contre le démentiel bain de sang auquel s’est livré Riina, envisage, après une tentative de suicide, de faire ce que, peu ou prou, aucun membre de l’organisation n’avait osé faire avant lui : rompre avec la sacro-sainte « omerta », autrement dit s’assumer comme traître à la « société des hommes d’honneur ». Voilà qui suffit à faire de Tommaso Buscetta un magnifique personnage de tragédie, et à offrir à son interprète, Pierfrancesco Favino (50 ans), jamais aussi attachant que chez Bellocchio, l’occasion d’une prestation pleine de conviction et de grâce.

Le Traître, de Marco Bellocchio. Avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Candido, Luigi Lo Cascio, Nicola Cali (It., 2019, 145 min).

Publié dans Articles de Presse

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