Musée Crozatier : retour sur l’émouvante histoire des tableaux spoliés

Publié le par L'Eveil de la Haute-Loire par Céline Demars

Parmi les dizaines de milliers de pièces réunies au musée Crozatier, quatre tableaux sont empreints d’une lourde histoire. Plus de cinquante ans après leur arrivée au Puy-en-Velay, ils sont encore exposés dans l’intention de retrouver les héritiers des propriétaires spoliés de leurs biens durant la Seconde Guerre mondiale. Découverte des œuvres classées Musées nationaux récupération, exposées dans la ville préfecture. 

Astrid Bonnet (2e à droite) a présenté l’histoire des tableaux MNR exposés au musée Crozatier aux élus communautaires Catherine Chalaye et Marc Giraud, accueillis par la conservatrice Maud Leyoudec. Photo Céline Demars © L'Eveil

Astrid Bonnet (2e à droite) a présenté l’histoire des tableaux MNR exposés au musée Crozatier aux élus communautaires Catherine Chalaye et Marc Giraud, accueillis par la conservatrice Maud Leyoudec. Photo Céline Demars © L'Eveil

Tenter par des recherches de rendre les objets d’arts volés ou acquis sous la menace aux victimes de la Seconde Guerre mondiale est un devoir d’État. Le musée Crozatier contribue à cette mission nationale. En plus de ses collections et des expositions temporaires qu’il reçoit, le musée du Puy a le devoir d’exposer des tableaux classés Musée nationaux récupération (MNR). Cinq lui ont été confiés, mais il n’en reste aujourd’hui plus que quatre. Fin 2017, quelques mois avant la fin des travaux de réhabilitation, le musée a fait ses adieux à l’une des plus belles pièces qui a été exposée entre ses murs. Le triptyque MNR 386 a été rendu aux descendants du couple juif à qui le tableau avait été spolié à la fin des années 30 à Paris.

Le triptyque est resté un demi-siècle au musée Crozatier avec d’être restitué aux ayants droit de ses propriétaires spoliés à la fin des années 30. Photo d’archives Ophélie Crémillieux

Le triptyque est resté un demi-siècle au musée Crozatier avec d’être restitué aux ayants droit de ses propriétaires spoliés à la fin des années 30. Photo d’archives Ophélie Crémillieux

Des faits qui se sont produits dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Adolf Hitler avait imaginé créer un musée allemand gigantesque à Linz en Autriche. Pour le remplir, des soldats ont eu pour mission d’acheter à bas prix ou de voler des objets d’art, notamment aux familles juives.

Des objets achetés à bas prix ou volés aux familles juives

On estime à cent mille le nombre d’œuvres spoliées dans des musées nationaux ou auprès de collectionneurs privés en France. Seulement 60.000 ont été restituées à la France après la guerre. La plupart des 40.000 pièces manquantes ont été détruites. Certaines ont également servi à de l’enrichissement personnel. Il arrive que certaines refassent surface aujourd’hui suite au décès de personnes qui les ont mal acquises.

Enregistré sous la référence MNR 493, le portrait d’homme tenant un chapeau de Bol Ferdinand est exposé au musée Crozatier depuis février 1967. Crédit photo Luc Olivier Musée Crozatier.

Enregistré sous la référence MNR 493, le portrait d’homme tenant un chapeau de Bol Ferdinand est exposé au musée Crozatier depuis février 1967. Crédit photo Luc Olivier Musée Crozatier.

Toutes ces œuvres d’art n’ont pas été volées. Les dirigeants nazis avaient missionné des intermédiaires pour aller dans les pays occupés y acheter des œuvres d’art à des prix ridiculement bas. Ce marché de l’art a été par la suite déclaré illégal. Les personnes qui avaient vendu des biens largement en dessous de leur valeur ont pu prétendre à leur récupération une fois la guerre perdue par les Allemands. Sur les 60.000 œuvres retrouvées (souvent stockées dans des mines de sel), environ 45.000 ont été restituées à leurs propriétaires dès 1950. La plupart des autres pièces ont été vendues par le service des Domaines. À l’exception de 2.000 d’entre elles. Sélectionnées par des commissions spécialisées et confiées à la garde des musées français en raison de leur grande qualité artistique.

Rechercher et restituer les œuvres aux ayants droit

Une commission de récupération artistique a été créée pour tenter de retrouver les propriétaires, ou les ayants droit de ces œuvres. La direction des Musées de France organise, de novembre 1950 au début de l’année 1954, une exposition au musée national du château de Compiègne pour permettre à d’éventuels ayants droit de reconnaître leur bien. Plus de 2.210 objets et tableaux (environ 1.000 peintures, auxquelles s’ajoutent des sculptures, des dessins et des objets d’art) sélectionnés par la Commission de choix pour être préservés de la vente sont ainsi exposés. Ils deviennent les Musées nationaux récupération. Après cette exposition, les œuvres sont confiées aux musées nationaux ou mises en dépôt dans des musées de province.

Enregistré sous la référence MNR 40, ce portrait d’homme est attribué au peintre Lucas Franchoys. Il est exposé au musée Crozatier depuis 1954. Crédit photo Luc Olivier Musée Crozatier.

Enregistré sous la référence MNR 40, ce portrait d’homme est attribué au peintre Lucas Franchoys. Il est exposé au musée Crozatier depuis 1954. Crédit photo Luc Olivier Musée Crozatier.

Le musée Crozatier accueille cinq tableaux. Le premier en 1954, puis quatre autres en 1967 et 1968. « Les choix ont été faits dans un souci de cohérence avec les collections du musée », souligne la conservatrice, Maud Leyoudec. Trois portraits d’homme, une peinture sur cuivre et une huile sur bois, baptisée Triptyque Crucifixion. Ce dernier tableau sera restitué aux ayants droit des propriétaires début 2018, avant d’être revendu aux États-Unis au prix de « 200.000 dollars » précise la conservatrice du musée Crozatier (lire ci-dessous).

Le vol des objets de culture lors de la Seconde Guerre mondiale est une affaire internationale. Le cinéma s’en est emparé notamment avec le film de George Clooney sorti en 2014, Monuments Men. Le casting de luxe comprend un seul rôle féminin. L’actrice australienne Cate Blanchett redonne ainsi vie à la résistante Rose Valland (lire ci-dessous).

Enregistré sous la référence MNR 489, cette tête de vieillard de Govert Flinckest est exposé au musée Crozatier depuis 1967. Crédit photo Luc Olivier Musée Crozatier.

Enregistré sous la référence MNR 489, cette tête de vieillard de Govert Flinckest est exposé au musée Crozatier depuis 1967. Crédit photo Luc Olivier Musée Crozatier.

Cette Française se trouvait en poste au musée du Jeu de Paume, réquisitionné par les nazis pour stocker les œuvres d’art spoliées avant de les envoyer en Allemagne. Elle va entrer dans la Résistance durant les quatre années de ce vol des biens culturels en notant différentes informations des objets spoliés. Un travail qui va permettre de restituer bon nombre d’œuvres à leurs propriétaires.

Après un temps de latence, qui va durer jusque dans les années 80-90, la France, montrée du doigt au niveau international pour son inaction a rechercher les ayants droit, est contrainte de changer de stratégie. Le pays prend conscience que la spoliation des biens juifs est une affaire grave. Des historiens d’art vont consacrer un lourd travail volontariste de recherches pour créer une base de données devant faciliter la restitution des tableaux MNR. À la charge des ayants droit de prouver que les pièces en question ont réellement appartenu à un membre de leur famille.

La base Rose-Valland musées nationaux récupération est créée. Elle répertorie les tableaux MNR en dépôt dans les différents musées de France et propose de la documentation historique. L’an dernier, ce sont sept œuvres, retrouvées en 1947 à Darmstadt, chez un ancien soldat allemand ayant servi dans la Kriegsmarine, qui ont été restituées aux ayants droit de Marguerite Stern, chez qui la Kriegsmarine s’était installée pendant l’Occupation.

« Sur les 2.210 objets et tableaux classés musées nationaux récupération, 154 auraient été restitués à ce jour », précise Astrid Bonnet, en charge de la documentation au musée Crozatier, passionnée par l’histoire des tableaux MNR.

Rose Valland, Résistante au service des objets d’art spoliés

Témoin de la spoliation des œuvres d’art en France, Rose Valland a collecté des informations durant quatre ans pour permettre de récupérer et de restituer des œuvres.

Rose Valland en décembre 1934 au musée du Jeu de Paume lors de l’exposition d’un sculpteur argentin José Fioravanti.. Photo famille Camille Garapont

Rose Valland en décembre 1934 au musée du Jeu de Paume lors de l’exposition d’un sculpteur argentin José Fioravanti.. Photo famille Camille Garapont

Rose Valland, originaire d’Isère, commence à travailler au musée du Jeu de Paume dès le début des années 30. En 1940, elle est attachée de conservation, officieusement chargée de rendre compte des agissements des nazis qui viennent de réquisitionner le musée pour y stocker les œuvres d’art spoliées à des collectionneurs privés juifs et francs-maçons.

Pendant le pillage nazi, Rose Valland relève aussi précisément que possible le mouvement des œuvres qui transitent par le musée du Jeu de Paume, le nom des victimes spoliées, le nombre d’œuvres, leur destination, le nom des agents chargés des transferts et celui des transporteurs, les marques des caisses, les numéros et les dates des convois, sans oublier le nom de l’artiste, de l’œuvre et ses dimensions.

Stratégie de récupération

Ces renseignements, transmis régulièrement à la Direction des musées nationaux, s’avéreront capitaux pour l’établissement d’une stratégie de récupération après-guerre. À la suite de la libération de Paris par les troupes alliées, et jusqu’au 1er mai 1945, elle donne aux Américains des informations capitales sur les sites de stockage des œuvres transférées.

En novembre 1944, Rose Valland devient secrétaire de la Commission de récupération artistique puis, contractant un engagement au sein de la Première armée française, part en Allemagne avec le grade de capitaine. Elle est alors chargée de retrouver, en lien avec les Alliés, les pièces appartenant à des collections françaises et de veiller à leur retour.

Un triptyque d’une valeur de 200.000 dollars restitué en 2018

Cinq tableaux classés MNR ont été confiés au musée Crozatier. L’un d’eux a été rendu par la ministre de la Culture aux ayants droit du couple qui l’a vendu sous la contrainte du régime nazi.

Le triptyque de la crucifixion était arrivé au musée Crozatier en février 1967. Il n’a jamais trouvé la place de choix qui lui était destinée dans le musée après sa rénovation. En décembre 2017, la ville du Puy a laissé cette huile sur bois du XVIe siècle, attribuée à l’atelier de Joachim Patinier, retrouver les héritiers de ses propriétaires spoliés.

Le triptyque est resté un demi-siècle au musée Crozatier avec d’être restitué aux ayants droit de ses propriétaires spoliés à la fin des années 30. Photo d’archives Ophélie Crémillieux

Le triptyque est resté un demi-siècle au musée Crozatier avec d’être restitué aux ayants droit de ses propriétaires spoliés à la fin des années 30. Photo d’archives Ophélie Crémillieux

Les recherches historiques de ce tableau ont permis de savoir qu’il a été acquis par Henry Bromberg, à Hambourg, sans doute entre 1920 et 1930. Cet homme juif, réfugié en France, avait été contraint de se défaire de plusieurs biens, puis de fuir, avec son épouse et leurs quatre enfants, la menace des nazis.

Le triptyque a été racheté par deux galeristes à Paris avant le 20 décembre 1938 qui l’ont revendu à la salle des ventes Dorotheum de Vienne le 6 juin 1944 pour 230.000 reichsmarks dans l’objectif d’intégrer le musée de Linz.

Il a ensuite été mis à l’abri dans les mines d’Alt Aussee avant d’être enregistré, le 15 juillet 1945, au Central collecting Point de Munich et renvoyé en France le 3 juin 1949. Il sera déposé au musée des Beaux-Arts d’Alger de 1952 à 1961, avant de rejoindre le musée Crozatier du Puy par arrêté du ministère d’État des Affaires culturelles.

En 2010, un avocat missionné par une famille américaine demande à examiner les cinq tableaux MNR du musée Crozatier. Ses recherches permettent de prouver que le tableau a été racheté sous la contrainte au couple Bromberg. Le triptyque sera restitué aux ayants droit lors d’une cérémonie en 2018. Depuis, il aurait été vendu au prix de 200.000 dollars.

Publié dans Articles de Presse

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