Spoliation : « Il y avait un trou dans l’histoire de ce tableau »

Publié le par Le Point par Violaine de Montclos

L’Allemagne vient de restituer un chef-d’œuvre du XVIIIe aux descendants du collectionneur Jules Strauss. Entretien avec son arrière-petite-fille, Pauline Baer.

Pauline Baer de Perignon et son cousin Andrew Strauss, descendants du collectionneur Jules Strauss, posent devant le tableau de Nicolas de Larguillière qui vient de leur être rendu.

Pauline Baer de Perignon et son cousin Andrew Strauss, descendants du collectionneur Jules Strauss, posent devant le tableau de Nicolas de Larguillière qui vient de leur être rendu.

C'est un émouvant convoyage de tableau entre l'Allemagne et la France qui a discrètement eu lieu la semaine dernière : transporté depuis la ville de Dresde, le grand Portrait de la dame en Pomone, signé du peintre Nicolas de Largillière, est revenu à Paris, où il a été rendu aux petits et arrière-petits-enfants de son propriétaire, Jules Strauss. Après des années de recherches et de batailles administratives, les onze ayants droit de ce collectionneur juif ont enfin obtenu que leur soit restitué ce chef-d'œuvre signé de l'un des plus célèbres portraitistes français du XVIIIe. En 2017, déjà, le musée du Louvre avait rendu aux descendants Strauss un dessin de Tiepolo et sans doute à l'avenir y aura-t-il d'autres restitutions. Ce combat, qui n'est pas fini, pour l'honneur de son arrière-grand-père victime des spoliations nazies, Pauline Baer de Perignon (sœur d'Édouard Baer) l'a raconté dans un livre formidable, La Collection disparue (Stock). Elle nous décrit aujourd'hui son émotion d'avoir retrouvé la gracieuse « dame en Pomone »…

Le Point : Quand votre arrière-grand-père a-t-il acquis ce tableau ?

Pauline Baer : En 1928. Lorsque j'ai commencé mes recherches, c'est la première œuvre de la collection disparue de mon arrière-grand-père que je suis parvenue à localiser. Elle était répertoriée sur une base de données en ligne, qui inventorie les œuvres présentes dans les réserves des musées allemands dont la provenance est encore douteuse. Le musée de Dresde savait que le dernier propriétaire connu était Jules Strauss. Mais entre 1938 et 1950, il y avait un trou dans l'histoire de ce tableau. Et c'était à nous, les descendants de Jules, de le combler…

À l'époque, êtes-vous allée voir l'œuvre sur place, à Dresde ?

Oui. Le tableau était conservé dans les réserves du musée. On a accepté de nous le montrer, à mon mari et à moi, mais nous n'avons eu le droit de l'observer que cinq petites minutes, et je n'ai pas été autorisée à le photographier. D'où ma joie à pouvoir l'admirer à loisir, maintenant qu'il est conservé dans un dépôt français… Ce qui est éprouvant, dans ce genre d'affaire, c'est que c'est aux descendants de faire la preuve que le tableau leur appartient, c'est à eux de constituer le dossier, de démontrer la spoliation. Pour ce portrait, cela a représenté près de quatre ans de travail…

L'œuvre figure dans le carnet dans lequel mon arrière-grand-père documentait précisément sa collection. Le collectionneur René Gimpel évoque d'ailleurs dans son journal l'acquisition de la Dame à la Pomone par Jules Strauss… Le tableau a ensuite été retrouvé dans les années 1950 dans les coffres de la Reichsbank. Aidée par la galeriste Elizabeth Royer-Grimblat, qui est aussi chercheuse bénévole pour les familles spoliées, j'ai découvert qu'il était passé entre les mains de la « recycleuse » Margot Jansson, qui a été officiellement condamnée après guerre pour profits illicites. Cette femme rachetait pendant la guerre, pour le compte de la Reichsbank, des œuvres d'art et du mobilier XVIIIe afin de meubler la banque du Reich à l'image de la Banque de France. Elle réalisait d'énormes bénéfices. Et vous savez qu'en France, une ordonnance a annulé toutes les ventes auxquelles ont procédé les familles juives pendant le conflit, considérant, au regard des lois anti-juives, que ces ventes étaient réalisées sous la contrainte. Dans l'histoire d'une œuvre d'art, le nom de Margot Jansson est un red flag name, un nom qui alerte sur une très probable spoliation.

D'autres tableaux de la collection de votre arrière-grand-père ont disparu. Cette restitution vous encourage-t-elle à poursuivre vos recherches ?

Tout est si compliqué pour les descendants de juifs spoliés, les preuves sont tellement difficiles à rassembler, que je perdais espoir. Mais je crois que la première restitution du dessin de Tiepolo par le Louvre en 2017 a beaucoup compté dans le déblocage du dossier de Dresde. Et, oui, que ce portrait revienne dans ma famille me donne envie de poursuivre. Je vais m'intéresser désormais à un Courbet qui appartenait à Jules et dont le destin, entre 1938 et 1950, reste à découvrir.

Publié dans Articles de Presse

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