L’ancien espion John Brennan raconte trente ans de lutte contre le terrorisme à la CIA

Publié le par France Inter par Grégory Philipps, Chadi Romanos

Il a travaillé sous l'autorité de sept présidents différents, en a conseillé un et a été chassé par son successeur. Mais son combat, qu'il raconte dans un livre, n'a pas varié trois décennies durant à la CIA : éradiquer le terrorisme et, à défaut, les terroristes. Dans le respect - revendique-t-il - du droit. Rencontre 

John Brennan lors de son audition au Sénat en 2018. Les parlementaires enquêtent sur l'influence russe sur le scrutin présidentiel de 2017. Avérée, confirme aujourd'hui Brennan. © AFP / Alex Wong/Getty Images

John Brennan lors de son audition au Sénat en 2018. Les parlementaires enquêtent sur l'influence russe sur le scrutin présidentiel de 2017. Avérée, confirme aujourd'hui Brennan. © AFP / Alex Wong/Getty Images

Quand John Brennan intègre la CIA, il a 25 ans. Nous sommes en 1980, et la "détente" semble déjà loin entre l’Est et l’Ouest. L’Union soviétique vient d’envahir l’Afghanistan, qui constituera un inépuisable vivier terroriste – à l’image d’Oussama Ben Laden – pour celui qui, pendant 33 ans, s’est efforcé de le combattre. Comme simple officier, puis en tant que directeur adjoint lorsque le World Trade Center est attaqué, le 11 septembre 2001.

Un point de basculement, explique John Brennan dans Diriger la CIA : mon combat contre le terrorisme (Talent Éditions), qui a changé durablement notre lecture du monde. "Les mois précédant le 11-Septembre, nous avons obtenu des renseignements indiquant qu’Al-Qaïda planifiait une attaque d’envergure. Mais nous ne savions ni où, ni quand. Quand nous avons vu ces avions percuter le World Trade Center, surtout le second, nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’un accident."

Un monde déboussolé

Un constat qui sonne comme un aveu de faiblesse : "Nous n’avions pas la possibilité de partager instantanément des informations confidentielles via des réseaux internationaux. Nous ne disposions pas des logiciels nous permettant de prendre en compte et de corréler des données." Mais surtout, le tragique révélateur de "difficultés d’ordre culturel, politique, institutionnel". "Vous savez", note John Brennan, "le FBI ne voulait pas partager d’informations avec la CIA, et vice-versa… Il y avait aussi une bonne dose de méfiance entre les organisations internationales."

La CIA, le monde du renseignement devaient se réinventer. Et pas n’importe comment, estime l’ancien patron de l’agence. La guerre sans merci engagée par l’administration Bush contre le terrorisme tolère des excès. John Brennan condamne l’usage de la torture contre les terroristes détenus, parce qu’elle a "terni l’image non pas de la CIA seulement, mais celle des États-Unis dans le monde".

Réhabiliter cette image n’est pas le moindre des chantiers.

    "Les attaques terroristes qui ont suivi en Europe, en France et ailleurs, ont encouragé les professionnels du renseignement à faire tout leur possible pour être proactifs, pour partager l’information et pour interagir et travailler ensemble." 

La réalité du pouvoir

Entre 2009 et 2013, John Brennan est appelé auprès de Barack Obama, dont il sera le conseiller à la Sécurité intérieure. L’occasion de réhabiliter une communauté du renseignement à l’image écornée, et de connaître ce qu’il décrit comme "l'opération la plus intense, la plus secrète, la mieux planifiée et la plus réussie" de sa carrière : le raid contre Oussama ben Laden.

"Depuis des années, la CIA travaillait dur, très dur, pour trouver tout indice qui aurait pu nous mener à la cache de Ben Laden. L’agence nous transmettait tous les renseignements qu’elle collectait."

Et puis dans la nuit sans lune du 2 mai 2011, dans la "Situation Room" de la Maison-Blanche, "le président a dit : 'Nous devons y aller maintenant. Il ne doit pas s’échapper.'"

"Quand j’ai quitté la Maison-Blanche, bien après minuit, les rues environnantes grouillaient de monde. On entendait les klaxons, les parcs étaient illuminés. C’est là que mes émotions ont pris le dessus", confesse John Brennan. Parce que pour lui, justice était rendue. Pour partie du moins.

Car si le commanditaire des attentats du 11-Septembre a été éliminé, ses complices, ses compagnons de route, capturés depuis des années, attendent encore leur jugement.

    "Décision a été prise sous l’administration Obama de mener les procès sous le régime militaire. Je pense que ce fut une erreur, déplore Brennan. Nous aurions dû juger ces individus dans des juridictions civiles ; leurs procès auraient déjà eu lieu, ils auraient été reconnus coupables et condamnés." 

La parole libérée

Aujourd’hui, John Brennan, retiré des affaires, observe le monde avec un peu plus de recul. Et sans doute un peu moins de nuance. Celui qui, en 2018, fut victime de l’ire de Donald Trump, qui lui retira son habilitation au secret dans ce que certains assimilèrent à une "chasse aux sorcières", ressort volontiers des dossiers.

Pour lui, pas de doute :

    "Le monde du renseignement aux États-Unis peut dire qu’en 2016 et 2020, la Russie de Vladimir Poutine a tenté de peser dans les élections américaines pour le compte de Donald Trump."  

Alors quand le président Biden se montre intransigeant vis-à-vis de Moscou et de Vladimir Poutine, John Brennan cautionne : "Vladimir Poutine fera, de mon point de vue, tout ce qu’il faut pour se maintenir au pouvoir. C’est en quelque sorte ce que Joe Biden a dit aux Russes et au monde."

Publié dans Articles de Presse

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