Mort de Bertrand Tavernier, cinéaste passionné et lyrique Abonnés

Publié le par La Croix par Jean-Claude Raspiengeas

Le cinéaste, scénariste, dialoguiste, producteur et écrivain s’est éteint le 25 mars à Sainte-Maxime, dans le Var. Il avait 79 ans. 

Bertrand Tavernier, en mai 2016. PHILIPPE DE POULPIQUET/LE PARISIEN/MAXPPP

Bertrand Tavernier, en mai 2016. PHILIPPE DE POULPIQUET/LE PARISIEN/MAXPPP

Un chêne qu’on abat. Une bibliothèque qui brûle. Voilà les images qui s’imposent à l’annonce du décès de Bertrand Tavernier le 25 mars. Cet encyclopédiste du septième art, de la littérature, de la musique, boulimique de tout, de nourriture, d’actualités, de rencontres, de partages laisse une œuvre considérable qui ne se réduit pas à la somme de ses trente films.

Ce suractif sur-réactif turbinait comme une centrale nucléaire, sans que l’on sache si le cœur du réacteur fonctionnait à la fission ou à la fusion. Son courant alternatif oscillait toujours entre l’admiration et l’indignation. Jamais en retard d’une colère, ni d’un enthousiasme, il prenait la terre à témoin, prêt à dégainer une tribune pour s’insurger ou s’enflammer. Il avait d’ailleurs accepté de tenir une chronique au début des années 2000 dans La Croix. De ses poches dépassaient livres et journaux qu’il s’empressait de distribuer à ses amis. Ce gourmet cuisinait des plats savoureux pour le plaisir d’en prolonger le bonheur dans les volutes d’échanges animés et la projection en petit comité de trésors de sa volumineuse vidéothèque.

Le « goût absolu »

Bertrand Tavernier était un compagnon disert, volcanique, qui filait dans le dédale amusant de ses souvenirs, l’étendue abyssale de ses connaissances rhizomiques, établissant sans cesse des liens inattendus, soudain évidents, comme naguère « les dames du téléphone » jonglaient avec les fiches pour établir la communication.

Il charriait ses interlocuteurs dans le torrent de sa fascinante logorrhée. De ces heures passées avec ce joyeux drille, dont les anecdotes étaient ponctuées d’un rire irrésistible et de l’invariable « Formidable !… Hein ?… Hein ?… formidable ! », jailli d’une voix qui grimpait dans les aigus, scellant une connivence immédiate, on ressortait groggy et enrichi. Submergé par une vague de références, nourri d’un savoir nouveau.

Bertrand Tavernier, sur la plage du Lido, à Venise, lors de la Mostra de 1992. / Laurent Monlaü/Signatures

Bertrand Tavernier, sur la plage du Lido, à Venise, lors de la Mostra de 1992. / Laurent Monlaü/Signatures

Si certains possèdent l’oreille absolue, Bertrand Tavernier avait « le goût absolu », sûr et juste. Son testament, son émouvant et admirable Voyage à travers le cinéma français, en administre la preuve. Cette œuvre ultime demeure le legs de son insatiable curiosité. Le blog qu’il tenait sur le site de la SACD, inventaire régulier de ses trouvailles et relectures, est à archiver à la BNF, au même titre que la conservation des manuscrits des grands auteurs. On y retrouve, comme dans sa conversation, érudition, traits d’esprit, goût pour l’histoire, impérieux désir de toujours partager.

L’inaction l’angoissait. Le silence le paniquait. Il remplissait l’espace pour mieux s’éviter. Être paradoxal, ce géant exubérant avait des pudeurs de rosière, des brusqueries de timide, de brèves et soudaines colères, résumées par son gimmick d’impatient « Qu’est-ce qu’on attend ? » qui deviendra le titre de l’un de ses livres. Cet hypersensible était désarmant d’attentions mal formulées. Il se servait du cinéma pour traduire émotions et sentiments qu’il ne savait pas exprimer dans la vie. Colo, sa première femme, l’appelait tendrement « Ours ». La mère de leurs enfants, Nils et Tiffany, qui eut tant d’importance dans sa vie comme dans son œuvre (coscénariste d’Une semaine de vacances, Un dimanche à la campagne, La Passion Béatrice, Daddy Nostalgie, L’Appât), est morte en juin dernier.

Le cinéma, c’est la vraie vie

Bertrand René Maurice Tavernier est né pendant la guerre, le 25 avril 1941, dans une ville occupée, rejeton d’une famille d’importance enracinée à Lyon depuis le XVIe siècle, fils du poète et résistant René Tavernier, fondateur de la revue Confluences. Sur les hauteurs de Montchat, sa maison natale servait de boîte aux lettres et de repaire furtif à l’armée des ombres. Initié par ses parents à la lecture, par sa grand-mère au cinéma dans les salles de Lyon, le jeune Bertrand est harponné, fasciné par les images. L’antre des salles obscures sera sa source et son refuge. « L’amour du cinéma, disait-il, m’a permis de trouver une place dans l’existence. »

Tuberculeux, il est envoyé en sanatorium. La famille Tavernier quitte Lyon pour Paris quand il a 6 ans. L’été, le clan se retrouve à Sainte-Maxime. Pensionnaire solitaire chez les Oratoriens de Saint-Martin de France à Pontoise, l’esprit enfiévré par ses lectures d’Alexandre Dumas, de Victor Hugo, de Zola, il guette les sorties du week-end pour se jeter dans les cinémas parisiens où se forge son imparable cinéphilie. Très vite, avec une bande, il fonde un ciné-club éclectique, le Nickel-Odéon, écrit dans des revues, ferraille, sans dogmatisme, dans ces combats d’intransigeants esthètes. La passion l’emporte sur l’inhibition. Le cinéma, c’est la vraie vie.

Tournages qui viraient à la partie de campagne

Claude Sautet et Jean-Pierre Melville adouberont cet adolescent trop vite monté en graine, maladroit mais fervent. Piètre assistant, il deviendra un attaché de presse redouté dans les années soixante, capable de retourner les critiques, en les harcelant. Et les victimes en redemandent, tant le climat de débat incessant qu’installe ce stakhanoviste de la conviction les aiguillonne et les amuse. Il parvient à ses fins en 1973 en réalisant son premier long-métrage, l’Horloger de Saint-Paul, tourné à Lyon, sa ville natale, prix Louis-Delluc (le Goncourt du cinéma).

Bertrand Tavernier et Jean Rochefort, en janvier 1974. / Paul Roque/AP

Bertrand Tavernier et Jean Rochefort, en janvier 1974. / Paul Roque/AP

Accoucheur de scénaristes : il a réhabilité Aurenche et Bost (« flingués » par Truffaut et la Nouvelle Vague), lancé Colo Tavernier, puis sa fille Tiffany, remis en selle Jean Cosmos, fait naître Michel Alexandre (un policier) et Dominique Sampiero (un instituteur). Bertrand Tavernier fut un découvreur de talents : Christine Pascal, Sabine Azéma, Pascale Vignal, Charlotte Kady, Nils Tavernier, Jacques Gamblin. On lui doit l’émergence sur grand écran du saxophoniste Dexter Gordon ; la révélation d’un nouveau Michel Galabru, le retour d’un oublié, Louis Ducreux (Un dimanche à la campagne). Il a fait tourner Romy Schneider et Harvey Keitel, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Nathalie Baye, Sophie Marceau, Isabelle Huppert, Eddy Mitchell, Jane Birkin et même Martin Scorsese. Il eut, par périodes, des acteurs fétiches : Philippe Noiret, Philippe Torreton, Jacques Gamblin.

L’ambiance sur ses tournages virait à la partie de campagne, bordée d’excellents repas qui soudent les équipes et font jaillir les bons mots. Mélomane averti, féru de jazz, il accordait un soin particulier aux musiques de ses films dont les mélodies et les thèmes devenaient inoubliables.

Tavernier aura écrit et filmé une histoire de France

À la longue, il pouvait indisposer par ses emportements perpétuels, courant le risque de banaliser ses prises de parole, de se transformer en notable de la protestation. Mais avant de tempêter, les injustices le dévastaient. Il n’avait que faire de la prudence ou des considérations tactiques. Sa tendance à la dispersion était le pendant de sa générosité. Il fustigeait sa famille politique, la gauche, prise en flagrant délit d’arrogance ou d’irresponsabilité. Il n’hésitait pas à défendre des populations oubliées de la banlieue (De l’autre côté du périph), à montrer la vie quotidienne d’enseignants de maternelle dans une région, le Nord, fracassée par le chômage, la misère, la sous-alimentation (Ça commence aujourd’hui). Humaniste engagé, il croyait à l’optimisme de la volonté.

Au-delà de ses engagements citoyens, Bertrand Tavernier aura écrit et filmé une histoire de France que saluaient les historiens. Contemporaine (Des enfants gâtés, sur la spéculation immobilière, Une semaine de vacances, sur le malaise des enseignants ; L 627, sur la condition des policiers ; Holy Lola, sur les tourments de l’adoption à l’étranger). Ou sur le passé avec une série de films admirables, célébrés pour leur précision et leur liberté de ton (Que la fête commence, sur la Régence ; Le Juge et l’Assassin, stupéfiante évocation d’un serial-killer rural au XIXe ; La Passion Béatrice, au temps des cathares ; deux chefs-d’œuvre : La Vie et rien d’autre, sur la pathétique recherche des disparus en 1920 et Capitaine Conan, sur l’armée d’Orient égarée dans les Balkans en 1919 ; Laissez-Passer, sans doute le plus secrètement personnel, sur le cinéma sous l’Occupation ; La Princesse de Montpensier, sur les errances du cœur).

Sur le tournage de « Holy Lola », en 2004. / Etienne George/Collection Christophel

Sur le tournage de « Holy Lola », en 2004. / Etienne George/Collection Christophel

Il alterna drames (La Mort en direct, futuriste, prémonitoire, sur le cynisme de la télévision) et comédies (Coup de torchon, satire de la France coloniale ; Quai d’Orsay, adaptation de la BD sur la diplomatie au temps du fantasque Dominique de Villepin), fictions (Autour de minuit, sur son amour du jazz ; L’Appât, sur l’absence de conscience de jeunes criminels ; Dans la brume électrique, son grand film américain) et documentaires (Philippe Soupault, sur le dernier surréaliste ; Mississippi blues, tourné avec le cinéaste Robert Parrish ; La Guerre sans nom, sur le traumatisme des appelés de la guerre d’Algérie). Et au milieu, une curiosité, pour la télévision, Lyon, regards intérieurs, déclaration d’amour à son père et à cette ville.

Peu de créateurs auront autant remis sur le métier, variant les thèmes, les sujets, le traitement, passant du film d’actualité à la fresque picaresque, de l’épopée de cape et d’épée (La Fille de d’Artagnan) au documentaire d’intervention (Histoires de vies brisées : les « double peine » de Lyon), de la biographie musicale au road-movie américain, du non-sens africain aux conséquences de 14-18, de la sonate intimiste au film de guerre…

Un moderne Jean Renoir

Agitateur d’idées depuis le début des années soixante, on le voit sur tous les fronts, déployant une énergie contagieuse, un activisme inoxydable qui trouve à s’exercer aussi bien pour des causes planétaires, des combats professionnels, des questions de citoyenneté que pour la qualité de la vie en bas de chez lui.

Président bénévole de l’Institut Lumière, il multiplie les allers-retours Paris-Lyon pour travailler de concert avec Thierry Frémaux, son alter ego, convaincre les élus régionaux, accueillir des cinéastes, leur rendre des hommages fraternels. Ensemble, ils lanceront le Festival Lumière, assurant son succès populaire et son rayonnement international.

Tavernier ne rechignait jamais à sillonner la France pour animer une séance de ciné-club dans un village introuvable, ni à se déplacer pour l’ouverture d’un cinéma de proximité… Il avait eu droit à quatre biographies, dont une parue en Angleterre, et plusieurs livres d’entretiens. Homme de mots autant que d’images, il publia des ouvrages passionnants (journaux de tournages, livres d’entretiens avec ses pairs d’Hollywood, Amis américains). Graphomane, il entretenait une correspondance enthousiaste avec un cercle de complices.

Sur le tournage de « La Mort en direct » (1980), avec Romy Schneider. / Films A2 /Georges Pierre/Collection ChristopheL

Sur le tournage de « La Mort en direct » (1980), avec Romy Schneider. / Films A2 /Georges Pierre/Collection ChristopheL

Hors de France, Bertrand Tavernier était perçu comme le dernier représentant du grand cinéma français classique. Comme un moderne Jean Renoir. Jamais serein, assailli de doutes à chacun de ses films (financement, distribution, exploitation, critique, accueil du public), son manque de confiance le dévorait. Il fonçait, arrachait le morceau auprès de producteurs réticents. Le succès comme la reconnaissance l’apaisaient à peine. Il revendiquait la noblesse et l’originalité de son travail, lyrique et ample. « J’ai défendu un cinéma large, ouvert sur le monde, attentif aux personnages et aux êtres, dramatique autant que jubilatoire. Mais jamais soumis, ni étriqué. »

Ces derniers temps, affaibli, amaigri, conscient qu’il ne tournerait plus mais voulant y croire encore (un projet avec le romancier américain Russell Banks), il rédigeait ses mémoires à tout jamais inachevés, travaillait à sa collection de livres de western, L’Ouest le vrai, chez Actes Sud, mettait la dernière main à la nouvelle édition enrichie de son classique 100 ans de cinéma américain dont il ne verra pas la publication. Son héritage posthume, un monument de référence. L’un de ces flambeaux que nous laisse ce vibrant défricheur. « Éclairer la vie, disait-il encore récemment, c’est un beau programme. »

Une œuvre riche et éclectique

FILMS

Livres

  • 1970. Trente ans de cinéma américain, avec Jean-Pierre Coursodon.
  • 1991. Cinquante ans de cinéma américain, avec Jean-Pierre Coursodon.
  • 1993. Qu’est-ce qu’on attend ? et Amis américains. Entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood.
  • 1999. Ça commence aujourd’hui, avec Dominique Sampiero et Tiffany Tavernier.
  • 2001. La Guerre sans nom. Les appelés d’Algérie 1954-1962, avec Patrick Rotman.
  • 2009. Pas à pas dans la brume électrique.
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