Mort de Bertrand Tavernier, inlassable cinéaste et amoureux vorace du septième art

Publié le par Le Monde par Véronique Cauhapé

Du cinéma, il disait tout aimer. Au fil de ses indignations, le réalisateur s’est promené d’un genre à l’autre, écrivant plusieurs ouvrages de référence sur le cinéma. Il est mort, jeudi à 79 ans.

Bertrand Tavernier, au Festival de Saint-Sébastien (Espagne), en 2013. RAFA RIVAS / AFP

Bertrand Tavernier, au Festival de Saint-Sébastien (Espagne), en 2013. RAFA RIVAS / AFP

On ne peut pas être de Lyon et ne pas aimer la bonne chère, celle qui se dévore avec un appétit d’ogre et une convivialité de troupe. Le cinéaste multicésarisé Bertrand Tavernier, qui y était né le 25 avril 1941, n’a pas trahi, faisant honneur à cette nourriture qu’il a engloutie, comme il a bouffé la vie et les films. Fidèle à sa ville – où il tourna son premier long-métrage L’Horloger de Saint-Paul (1974) et où il présida l’Institut Lumière –, aux origines, à la culture héritée des anciens, aux amis, il était peut-être arrivé à satiété, comme on se plaît à le croire. A bout de souffle.

Ce souffle dont la tuberculose le déposséda, dès son plus jeune âge, envoyant le gamin au sanatorium, et sur lequel il n’eut de cesse de prendre sa revanche. Peu enclin à la tiédeur, Bertrand Tavernier n’était pas homme d’engouements et d’énervements mais de passions et d’emportements. Lesquels firent entendre sa voix quand il s’est agi de dénoncer la torture pendant la guerre d’Algérie, de défendre la légalisation des sans-papiers, de combattre le Front national et le mauvais sort réservé aux banlieues. Militant aussi pour l’exception culturelle française, la lutte pour le respect du droit des auteurs. La grande gueule – et signature – du cinéma français est mort jeudi 25 mars à l’âge de 79 ans, a annoncé l’Institut Lumière à Lyon, dont il était le président.

L’engagement, une affaire de famille. Plus précisément un héritage venu du père, René Tavernier, écrivain et critique littéraire qui fit acte de résistance en fondant la revue Confluences dans laquelle il publia, sous l’Occupation, Paul Eluard et Louis Aragon. Ce dernier trouva, avec Elsa Triolet, un abri dans la villa des Tavernier, à Lyon.

C’est pour Geneviève, la mère de Bertrand, qu’il aurait écrit son poème Il n’y a pas d’amour heureux. Bertrand, premier enfant du couple, né dans le confort bourgeois et le fracas des bombardements, dans l’ombre d’un père gaulliste avec lequel il faudra rompre, un jour ou l’autre. Ce qu’il fera. « Mon père a dilapidé son talent. J’ai fait beaucoup de choses pour me différencier de lui : je travaille énormément, je n’aime pas les dîners en ville », a-t-il confié en mars 1999 à Libération.

Fou de littérature, de jazz, de blues et de cinéma

Bertrand Tavernier choisira donc le cinéma – « une manière inconsciente de me séparer de mon père et d’avoir mon propre domaine » – et sera toute sa vie viscéralement de gauche. Prompt à désobéir et à se mettre en colère. Quitte à la diriger contre les socialistes dont il juge la politique trop frileuse.

Une mauvaise gestion du père, justement, fait péricliter la revue Confluences et oblige la famille à abandonner Lyon pour Paris où le petit Tavernier est envoyé en pension à l’école Saint-Martin-de-France à Pontoise que dirige la congrégation des Oratoriens. De ces années, Tavernier gardera le souvenir du « sadisme des profs de gym » et de l’humiliation. Peu sportif, l’enfant trouve refuge dans les livres dont il fait un usage immodéré. Son tempérament est ainsi fait qu’il n’est jamais amateur mais fou de… littérature, et plus tard, de jazz, de blues et de cinéma.

    Tavernier réfute les chapelles et revendique son admiration pour le classicisme, la qualité française, héritière des Renoir, Duvivier, Autant-Lara

Le septième art, l’autre grande affaire de sa vie l’occupe très jeune. Etudiant à Paris, au lycée Henri IV puis à la Sorbonne, il fréquente la cinémathèque au sein de laquelle il fonde, avec le futur programmateur et conservateur Bernard Martinand et le poète Yves Martin, le ciné-club Nickelodéon. Lieu où les trois amis entendent réhabiliter le cinéma américain des années 1940 et 1950 qui ne passait plus dans les salles.

Du cinéma, Bertrand Tavernier aime tout. Polar, science-fiction, western, comédie musicale, petits et grands films. Il réfute les chapelles et revendique son admiration pour le classicisme, la qualité française, héritière des Renoir, Duvivier, Autant-Lara. Il n’est pas de la lutte des cinéastes de la Nouvelle Vague (Truffaut, Godard, Rivette, Rohmer…) qui ont à régler leurs comptes avec ceux de la génération précédente. Lui est de ceux qui prennent le cinéma dans son ensemble. Il relève, par-delà les défauts, les mérites que chaque film comporte, quel que soit le genre auquel il appartient et la forme qu’il revêt.

Curiosité sans borne

Cet enthousiasme qui le porte à une curiosité sans borne, il le transmet en écrivant dans de nombreuses revues spécialisées (le journal étudiant L’Etrave, Les Lettres françaises, les Cahiers du cinéma, Positif) puis comme attaché de presse pour le producteur français Georges de Beauregard grâce à qui Bertrand Tavernier réalise deux sketches pour Les Baisers en 1963 et La Chance et l’amour en 1964.

Dix années passent pendant lesquelles il promeut inlassablement les films oubliés ou boudés par la critique et écrit des scénarios pour les cinéastes Riccardo Freda et Jean Leduc, avant de parvenir à tourner son premier long-métrage en 1974, L’Horloger de Saint-Paul. Pour coécrire à ses côtés le scénario de l’adaptation du roman de Georges Simenon, L’Horloger d’Everton, il fait appel à Jean Aurenche et Pierre Bost, ceux-là mêmes que François Truffaut avait violemment montrés du doigt dans son article de janvier 1954, « Une certaine tendance du cinéma français ».

Le roman situe l’intrigue aux Etats-Unis, le film la transporte à Lyon, ville à la réputation bourgeoise et fermée de laquelle Tavernier souhaite rendre une autre image, tout aussi vraie. Celle des bouchons où l’on célèbre le pied de cochon, la charcuterie et le beaujolais, celle des « appartements aux plafonds très hauts, des cours où l’on entend des enfants faire des gammes ». Cette atmosphère, en somme, si chère à Simenon comme elle le fut à Claude Chabrol, lui-même bon mangeur et grand admirateur de l’écrivain.

Le thème du rapport filial

Bertrand Tavernier, au Festival de Cannes, en 2010. FRANCOIS GUILLOT / AFP

Bertrand Tavernier, au Festival de Cannes, en 2010. FRANCOIS GUILLOT / AFP

L’Horloger de Saint-Paul, c’est aussi l’incompréhension puis la rencontre entre un père (Philippe Noiret qui sera longtemps l’« acteur autobiographique » de Tavernier) et son fils (Sylvain Rougerie) accusé du meurtre d’un homme. Moins que l’enquête, le rapport filial (distendu avant la réconciliation) est le vrai sujet du film. Le thème traversera bien d’autres films du cinéaste (Un dimanche à la campagne, 1984 ; Daddy nostalgie, 1990 ; La Princesse de Montpensier, 2010, entre autres), comme un ouvrage sans cesse remis sur l’établi pour l’affiner, le corriger, le réparer de ses imperfections, le comprendre.

    Bertrand Tavernier est un terrien pétri de culture qui observe, saisit ce qui l’entoure, écoute les préoccupations de ses contemporains et revisite le passé pour appréhender le présent

Car Bertrand Tavernier est un artisan qui aime le travail bien fait au point de se voir parfois reprocher son académisme. Un terrien pétri de culture qui observe, saisit ce qui l’entoure, écoute les préoccupations de ses contemporains et revisite le passé pour appréhender le présent. Il en fait la matière de ses films, à mesure que surgissent ses indignations. Ainsi qu’en témoigne Des enfants gâtés (1977), où un réalisateur (Michel Piccoli) rejoint les voisins de son immeuble dans leur lutte contre les méthodes abusives du propriétaire, ou encore Ça commence aujourd’hui (1999), plongée dans la misère sociale à travers le quotidien d’un directeur d’école maternelle, dans le nord de la France.

Il s’émeut aussi, de façon saisissante et prémonitoire, des dérives du voyeurisme qu’encourage la télévision dans La Mort en direct (1980) avec Romy Schneider. Et n’en finit pas d’interroger la violence, sujet qui le fascine et fournit ses films les plus sombres. Parmi eux : L.627 sorti en 1992, chronique très documentée sur une petite brigade de policiers spécialisée dans la lutte contre la drogue que le manque de moyens matériels conduit au délabrement moral et social. Et L’Appât (1995), portrait de trois jeunes gens piégés par le goût du paraître, prisonniers de l’illusion de l’argent facile, et que leur inculture et un manque de repères conduisent à commettre deux crimes sordides.

Voracité et éclectisme

Bertrand Tavernier, à Los Angeles, en 2005. MARK MAINZ / GETTY IMAGES VIA AFP

Bertrand Tavernier, à Los Angeles, en 2005. MARK MAINZ / GETTY IMAGES VIA AFP

Bertrand Tavernier pratique le cinéma comme il l’a découvert et défendu. Avec voracité – il tourne pratiquement un film par an – et éclectisme, se promenant avec plus ou moins de réussite d’un genre à l’autre. Polars et films en costume (Que la fête commence, 1975 ; Le Juge et l’Assassin, 1976 ; La Vie et rien d’autre, 1989 ; Capitaine Conan, 1996 ; Laissez-passer, 2002 ; La Princesse de Montpensier, 2010) nourrissent largement son œuvre.

Mais pas seulement. Avec Coup de torchon (1981), fable tragique sur une humanité pataugeant dans tous les vices, le cinéaste s’autorise une violente satire du colonialisme et du racisme. Avec Autour de minuit (1986), il signe son film musical et son hommage au jazz, et s’accorde avec La Passion Béatrice (1987) une fresque médiévale. Il fait enfin, en 2009, sa première et unique expérience américaine, s’autorisant un détour vers le western en adaptant le roman de James Lee Burke Dans la brume électrique avec les morts confédérés avec Tommy Lee Jones en vedette.

Son amour du cinéma s’est aussi traduit dans plusieurs ouvrages. Notamment un livre monumental de mille pages Amis américains (Institut Lumière-Actes Sud, 2008) qui réunit les entretiens réalisés sur un demi-siècle par Bertrand Tavernier avec les grands d’Hollywood (John Huston, Elia Kazan, Robert Altman…) ; et un recueil de souvenirs regroupés par Noël Simsolo dans Le Cinéma dans le sang (Ecriture, 2001). Dans le même souci de partage, il réalise à l’âge de 75 ans Voyage à travers le cinéma français (2016), un documentaire de plus de trois heures dans lequel le réalisateur revient sur sa vie à travers les nombreux films qu’il affectionne.

Le documentaire approfondit sa pensée, prolonge ses engagements, dénonce autant qu’il éclaire ce qui le fâche. Le format apporte un cadre idéal à ses protestations. Il l’adopte pour revenir sur la guerre d’Algérie et signe avec Patrick Rotman La Guerre sans nom, où ceux qui se sont toujours tus témoignent. Il l’utilise, en 2001 pour affirmer son soutien à ceux qu’on appelle les « double peine » (parce que condamnés à la prison avant d’être expulsés vers leur pays) : Histoires de vies brisées, coréalisé avec son fils Nils Tavernier.

Père aussi d’une fille, la romancière Tiffany Tavernier, le cinéaste est toujours demeuré discret sur sa vie privée. Ce grand bavard timide qui détestait se regarder, s’analyser et parler de lui-même, préférait diriger son attention – et celle des autres – vers ces humains que la souffrance n’avait pas épargnés, ces inconnus dont les secrets, en ne cessant jamais de l’intriguer, ont abreuvé ses films.

Bertrand Tavernier en quelques dates

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