Patrick Dupond, un danseur étoile s’éteint

Publié le par Libération par Judith Perrignon

Le danseur star est mort d’une maladie foudroyante ce vendredi à 61 ans d’une maladie foudroyante. Nous republions un portrait écrit en 2000. La photo date de 2011. 

Patrick Dupond en 2011. (Jerome BONNET/Photo Jérome Bonnet pour Libér)

Patrick Dupond en 2011. (Jerome BONNET/Photo Jérome Bonnet pour Libér)

Douleur, vieille compagne. Matée, tout au moins surmontée à l’âge des bobos qui piquent. Elle l’a rattrapé, une froide nuit de janvier dernier alors qu’il baissait la garde: autoroute de Normandie. Le sommeil. Le fossé. Le sang. La voix lointaine d’un pompier: “Allô, Europe 1? C’est les pompiers, on a Patrick Dupond, il est pas beau à voir... On va le sauver.” Douleur, vieille compagne - “Elle me disait: tais-toi.” Mais, une fois encore, c’est elle qui s’est tue. Ce jour de rendez-vous, le danseur fait ce que veut le photographe. Il lâche ses sabots, grimpe pied nus sur le banc, et prend la pose. Au bout du bras qui se lève, une main miraculée dont la scie chirurgicale aurait bien fait son amputation du matin, si l’autorité maternelle n’avait fait rapatrier le fiston vers les grands noms qui veillent son corps d’étoile. Sous les cheveux, les restes coagulés d’un scalp. Et, juste au-dessous, des yeux qui s’écarquillent, vibrionnent, allumés par l’objectif qui le cherche.

Ce grand gamin qui étire ses orteils est officiellement à quatre ans de la retraite. 45 ans pour les hommes, 40 pour les femmes, dit le métronome de l'Opéra. Il promène deux valises, deux chiens courts sur pattes, quelques manières, et vit à l'hôtel, en attendant un appartement. Il regarde sa montre, "cinq mois, sept jours", dit-il pour dater l'accident. "Ça m'a obligé à faire un point sur ce que je suis, sur ce que je vaux." Mais ce travail-là n'avait pas attendu la sortie de route. L'enfant prodige qui n'aima ni les crampons, ni le kimono que lui proposait sa mère, et fit capituler son premier prof de danse, le surdoué de l'Opéra, sonnent comme des chapitres qui s'éloignent. Il les a mis bout à bout dans un livre fait de palmarès, de remerciements qui mélangent les parents, les chorégraphes, le parfumeur, Jack Lang, l'imprésario... tout ce qui pose un oeil flatteur sur lui, tout ce qui prolonge les lignes de sa bonne aventure. "Plaire, séduire, enchanter, j'ai l'impression de n'avoir jamais vécu que pour cela." Patrick Dupond a fait don de son corps à la danse. "Elle n'intéresse pas les médias", dit-il. Elle aime aussi la chair fraîche. Papillon qui cherche la lumière, il se disperse donc assez maladroitement, vers d'autres halos, le cinéma, la pub...

Alors, tapis rouge pour la douleur, celle qui n'émane pas du corps, qui n'entrave pas la danse. "J'ai plus un rond, entre l'accident et l'absence de contrats...", couine Dupond un peu trop fort. Le danseur doute, depuis que, à l'été 1997, l'Opéra l'a licencié: il a séché trois jours de répétition pour être membre du jury cannois, la maison poussiéreuse a fait payer à son rejeton ses envies de star insoumise. Le danseur perd aux prud'hommes. Pris de surprise par le désamour, il ne trouve, encore aujourd'hui, que de trop grands mots: "Depuis l'histoire du licenciement, je me dis que plein de gens me détestaient, voulaient ma mort. Des gens qui n'aiment pas l'existence d'un danseur qui a du succès, du pouvoir. Je sais, c'est totalement paranoïaque." Affleure, sous la peau du quadragénaire, un petit corps d'enfant que l'on a dressé, malaxé, torturé, dont on a fait un danseur beau et généreux sans le laisser mûrir, un petit corps qui tambourine alors qu'on le rejette. Il en a fait des ribambelles de ganglions anodins dans le cou.

Car, jusqu'alors, le succès avait tout blindé. Même l'absence d'un père. "Le mien est parti ou a été mis dehors, je ne saurai jamais." Il y eut Lucien, le mari de sa mère, "qui n'a jamais voulu que je l'appelle papa". Il y a Max, le maître de danse, ex-étoile, qui, à 83 ans, fait reprendre l'entraînement à l'accidenté. Il y a "Momo", Maurice Béjart, ou encore Alvin Alley, "les créateurs ont été mes pères (pairs), je me demande si je ne suis pas entré en danse à la recherche d'un père". Et puis, le vrai s'est montré. Il y a six ans. Dupond est en thalasso avec sa mère, et sirote au bar. Le serveur s'approche avec du champagne offert par un monsieur assis un peu plus loin. "Je n'accepte pas le champagne de messieurs que je ne connais pas", rétorque Dupond, de haut. Le monsieur insiste. La mère se retourne, demande à son fils d'en faire autant. Dupond qui pouffe: "On dirait moi vieux, avec vingt kilos de plus." - "Oui, il te ressemble. C'est ton père." Le monsieur a beaucoup pleuré, dit ses regrets, "je ne veux pas savoir. Tu es mon père, mais tu n'es pas mon père". Le danseur découvrira un peu plus tard, dans la maison du géniteur, une pièce qui lui est dédiée, un mausolée. Patrick Dupond raconte tout ça comme une anecdote. Et puis: "J'ai vu leurs regards à tous les deux, j'ai vu qu'entre eux il s'était passé quelque chose. J'ai réalisé que j'étais un enfant de l'amour." Douleur, vieille compagne...

Valises Vuitton et Concorde, il en usa, et en usera encore, le "saltimbanque de luxe". Il a fait d'interminables pieds de nez aux lois de l'apesanteur, et mis des salles en liesse. Il a des souvenirs mondains: Gorbatchev qui porte un toast, lors du dîner qui suit le spectacle du bicentenaire à Paris en 1989: "Dupont is the best of the world." Bienséance oblige, tous les chefs d'Etat de la planète l'imitent. Il a aussi des deuils d'aristo. Le fils Kennedy sombre avec sa belle dans l'océan, il est triste et le dit à la fermière, voisine de sa maison de campagne. "J'avais dîné avec lui une fois. Non seulement il était beau mec, mais il était sympa." La fermière: "La roue tourne, fallait pas tuer Marilyn." Vie rapide, rencontres fugaces. "Si j'ai pu avoir la grosse tête, cela n'a jamais duré longtemps. J'ai longtemps souffert de cet isolement intellectuel et physique qu'engendre une carrière à succès." Il parle de "solitude". C'était à Vienne, dîner d'après-ballet. Rudolf Noureev vomit dans le seau à champagne. Et la tablée rigole. "Il gerbe, il est en train de mourir du sida! Et ils rient!", se souvient Dupond. Etre admiré ne veut pas dire être compris. Il l'accompagne dans sa chambre. Noureev lui dit merci. Il est allé le voir régulièrement sur la fin, "on dînait en tête à tête, moi et son majordome". Puis le sida. Douleur faucheuse d'amis. Qui n'empêche pas Dupont de parler d'amour: "Pour bien danser, faut vivre."

Comme ça, doucement, Patrick Dupond a levé le nez de ses chaussons. "Je n'avais jamais lu un journal de ma vie, mon grand-père les accrochait à un crochet dans les toilettes." Il a 23 ans lorsqu'il regarde son premier JT. Il est plus tard encore lorsqu'il comprend que la fuite de Noureev, en pleine guerre froide, n'était pas simplement rocambolesque. "Il m'a dit que j'avais de la chance de voir ma mère. Je lui ai répondu: "Des fois, elle m'emmerde." - "Tu dis ça à quelqu'un qui peut pas voir sa mère depuis trente-cinq ans."" La vie est donc venue à lui autrement que chargée de médailles et de paillettes. Elle lui réserve de nouveaux ballets, mais s'est occupée de réveiller l'oiseau. Elle va continuer sa lente perfusion. Douloureuse, forcément.

Photo MICHEL MONTEAUX

PATRICK DUPOND EN 7 DATES:

  • Mars 1959: Naissance à Paris.
  • 1970: Entre à l'école de danse de l'Opéra de Paris.
  • 1976: Il remporte à Varna (Bulgarie) la médaille d'or du meilleur danseur du monde.
  • 1980: Nommé étoile de l'Opéra de Paris
  • 1988: Directeur artistique du ballet français de Nancy.
  • 1990-1995: Directeur de la danse à l'Opéra de Paris.
  • 1997: Licencié par l’Opéra.

publié le 23 juin 2000 à 1h46

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