Marc Ferro : "Les gens n'ont plus d'avenir explicite"

Publié le par Sciences et Avenir par Bernadette Arnaud

Le grand historien Marc Ferro est décédé le 21 avril 2021. En son hommage, nous publions l'entretien qu'il avait accordé à Sciences et Avenir pour un numéro publié en novembre 2010.

L'historien Marc Ferro est décédé le 21 avril 2021. FRANCOIS GUILLOT / AFP

L'historien Marc Ferro est décédé le 21 avril 2021. FRANCOIS GUILLOT / AFP

HOMMAGE. Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et codirecteur de la revue Annales, Marc Ferro est décédé le 21 avril 2021. On lui doit de nombreux livres : "L'Histoire sous surveillance" (Calmann-Lévy, 1985) ; "Le Livre noir du colonialisme : XVe-XXIe siècles", (Robert Laffont, 2003) ; "Les Révolutions et Napoléon", Plon, (2010). "Le Retournement de l’histoire", Robert Laffont, (2010). Nous publions ici en son hommage l'entretien qu'il avait accord à notre journaliste Bernadette Arnaud, et publié dans Sciences et Avenir en novembre 2010.

Sciences et Avenir : Dans un récent ouvrage (1), vous avez abordé un thème inédit en histoire, celui du ressentiment. En quoi est-ce selon vous une notion fondamentale pour comprendre le monde d’aujourd’hui ?

Marc Ferro : Au cours de mes années d’études, un certain nombre de faits observés m’ont mis, parfois de façon empirique, sur la piste du ressentiment. J’ai constaté que son expression était aussi puissante que celle de la lutte des classes, et que cette dernière n’était donc pas le seul moteur de l’histoire. Pour qu’il y ait ressentiment, comme nous l’explique déjà le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, il faut qu’il y ait eu humiliation, traumatisme, ainsi qu’une incapacité à se venger. L’attente de la réparation peut être longue, car le sentiment de vengeance tourne souvent à l’obsession. Ceux qui en sont atteints regar-dent d’ailleurs plus souvent le passé que le présent. J’ai pu relever des exemples de nature, de durée et de cadence très différents. Il existe ainsi des ressentiments de longue durée, à l’instar de ceux entretenus entre différents groupes religieux dès l’Antiquité, le Moyen Age ou la Renaissance : juifs et chrétiens ; catholiques et protestants, etc. D’autres, historiques, du type de ceux qui avaient subsisté entre Français et Anglais pendant des siècles ; ou plus récemment, entre Arméniens et Turcs, à la suite des massacres ottomans de 1915. La compréhension de ce phénomène contribue grandement à l’intelligibilité des événements. Le phénomène du ressentiment est pour moi une racine des mouvements historiques à vraiment prendre en compte. Sa compréhension contribue grandement à l’intelligibilité des événements.

Quel exemple récent retiendriez-vous ?

Les attentats du 11 septembre à New York. Ayman al-Zawahiri, le lieutenant d’Oussama Ben Laden, a dit dès sa première intervention: « Nous vengeons enfin l’expulsion des musulmans d’Espagne !», par Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, les rois catholiques, après qu’ils eurent chassé le dernier souverain musulman de la péninsule Ibérique en 1492. Cela a encore été une des justifications énoncées lors des attentats de Madrid, en mars 2004. Beaucoup de gens l’oublient.

Vous avez aussi assisté en tant qu’historien aux plus grands événements de la seconde moitié du XXe siècle, comme la décolonisation, la fin du com-munisme, l’émergence de la mondialisation... Qu’est ce qui a le plus changé selon vous dans nos sociétés ?

Nos sociétés d’Europe occidentale vivaient dans l’espérance d’un mieux-être permanent. L’Etat providence ne cessait d’élargir son territoire. Les sociétés étaient dans cette offensive d’une amélioration de leurs conditions, mais cela s’est « retourné ». Les idéologies maîtresses se sont effondrées et le libéralisme montre ses limites. Nous sommes maintenant dans de la défensive et l’on ne voit pas comment au cours de l’histoire, au moins en Occident, on pourrait revenir aux phases ascendantes qui existaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

"Avant la Révolution française, régnait cette croyance que l’avenir se situait au paradis"

C’est justement ce manque de perspectives que vous analysez dans votre dernier livre (2)...

En effet. Avant la Révolution française, régnait cette croyance que l’avenir se situait au paradis. L’histoire était cyclique. A un roi, succédait un autre souverain et ainsi de suite. Il n’y avait pas de projets historiques à concevoir. Avec les Lumières et la Révolution française, petit à petit, des projets historiques se sont élaborés et multipliés. Puis avec la révolution industrielle, certaines idées sociales se sont démultipliées, de Fourier aux marxistes, en passant par Proudhon. Or nous assistons à l’effondrement de toutes ces théories. Ce que j’appelle un « retournement » de l’histoire, en ce sens que les gens n’ont plus d’avenir explicite.

Nos sociétés n’ont-elles donc plus de projets ?

Les partis politiques sont paralysés. En dehors des postures, du court terme et des saillies politiciennes, il y a une incapacité des politiques à maîtriser les conditions du futur. Je parle du long terme, bien sûr. De fait, les gens n’ayant plus d’avenir visible, on assiste au retour du religieux et de l’irrationnel. Nous sommes là devant un exemple de retournement complet. Pendant des années, toutes les sociétés occidentales se sont demandé comment on passait du libéralisme au socialisme... Aujourd’hui, chacun peut noter que ce sont les sociétés socialistes qui se demandent comment passer au libéralisme ! Les désillusions ont pu jouer : par exemple, en pays d’islam, les indépendances n’ont pas apporté leur lot de bonheur et c’est aux sources, ou dites telles, qu’on veut revenir. Mais en Occident également : aux Etats-Unis, par exemple, des prédicateurs jugent que la décadence des mœurs va à l’encontre des commandements de la Bible et des idéaux de l’identité américaine. La religiosité ostentatoire des présidents américains reflète bien leur souci d’être en résonance avec ce mouvement.

Quel horizon voit se dessiner l’historien que vous êtes ?

Je vois surtout qu’on ne le voit pas ! Le monde étant unifié, on parle de mondialisation et c’est parfaitement juste. La concurrence de l’Inde, de la Chine, du Brésil et de la Russie, fait que nous-mêmes allons voir de plus en plus se rétrécir nos projets économiques et politiques.

LOBBY : ce mot d’origine anglaise signifie « groupe de pression » ou « groupe d’intérêts ». Un lobby est une structure qui sert à représenter et assurer les intérêts d’un groupe particulier. COLONISATION : phénomène d’expansion démographique et de domination politique, culturelle et économique pratiquées par des Etats sur d’autres Etats où peuples. Les populations sont contraintes d’accepter des liens plus ou moins étroits de dépendance.

RÉVOLUTION INDUSTRIELLE : processus historique du XIXe siècle qui se caractérise par le passage d’une société à dominante agricole et artisanale à une société où règne la machine. FOURIER : François Marie Charles Fourier, (1772-1837) est un théoricien socialiste français qui préconisa une organisation sociale basée sur de petites unités de productions autonomes baptisées « phalanstères ».PIERRE-JOSEPH PROUDHON (1809-1865) :Selon ce théoricien politique français, considéré comme le fondateur de l’anarchisme, la société serait fondée sur l’existence de réalités contradictoires. Ainsi « la propriété manifeste l’inégalité mais est l’objet même de la liberté, le machinisme accroît la productivité mais détruit l’artisanat et soumet le salarié, in fine la liberté elle-même est à la fois indispensable mais cause de l’inégalité ».

"Chaque groupe social estime que l’histoire l’a méprisé et souhaiterait que la société se souvienne de lui"

Vous êtes l’un des auteurs de la pétition « Liberté pour l’histoire », initiative qui, en décembre 2005, a voulu faire reconnaître la défense de la liberté d’expression des historiens contre les interventions politiques et les pressions idéologiques quelles que soient leur nature et origine. Qu’est-ce qui vous a poussé à intervenir sur ce thème ?

En tant que spécialiste de l’histoire de la Russie et de l’Union soviétique, je sais comment cette discipline peut être contrôlée et que l’on peut ajuster l’histoire à certains besoins, ceux du pouvoir entre autres, en la réécrivant. Je me suis rendu compte que cela commençait tout doucement à se produire en France. De façon insidieuse, des historiens se sont retrouvés à devoir faire face aux pressions de différents lobbys (voir Repères) sur la question coloniale ou sur la définition du génocide. D’où cette pétition présentée devant l’Assemblée nationale.

Les historiens seraient-ils donc les seuls à pouvoir parler d’histoire ?

Non, mais je dirais que les historiens ont une qualité que ne possèdent pas les autres... c’est que c’est leur profession ! On ne s’étonnera pas qu’un médecin fasse de la médecine. Je trouve tout à fait normal que l’Assemblée, qui incarne la nation, dise : "Le 14 juillet devient une fête nationale." Si je suis monarchiste, je ne me rends pas aux célébrations, tout simplement, et je ne risque aucun procès pour cela puisqu’il ne s’agit pas d’une loi. Or, ce sont bien des lois que certains lobbys espéraient pouvoir faire voter, et ainsi faire condamner en justice ceux qui ne partagent pas leur opinion. D’où cette pétition présentée devant l’Assemblée nationale, face à la montée de différentes affaires.

Mais comment pouvez-vous, en tant qu’historien, éviter le "parti pris" sur les événements ? De quoi parle-t-on quand on convoque "la vérité historique" ?

Prendre parti n’est pas notre travail : nous cherchons à cerner la "vérité historique", en étudiant tous les aspects d’un sujet. Pour prendre un exemple, nous venons de fêter le 60e anniversaire de la fin de la colonisation. Pour comprendre ce qu’a été cette période, il faut d’abord établir la vérité du vulgaire – c’est-à-dire les lieux communs, les dates –, toute cette connaissance floue et anonyme que l’on peut lire dans un dictionnaire ou une encyclopédie en ligne. Il faut ensuite rassembler l’ensemble des points de vue, ceux des anticolonialistes, qu’ils soient de droite comme de gauche, ceux des peuples colonisés et ceux des colons.

Tenter d’atteindre la vérité historique, c’est aller au croisement de ces différents propos, les décrire, les confronter pour ressusciter et présenter "toutes" les versions vécues, perçues, identifiables. Et surtout ne pas essayer de dire "Voilà ce qui est vrai", mais seulement, "Voilà ce qui s’est passé !" Prendre un parti n’est pas le travail de l’historien.

Cette dernière décennie, on a aussi souvent entendu parler du "devoir de mémoire". Pour quelles raisons, selon vous ?

Si cette revendication a surgi, c’est parce que d’une certaine façon, l’histoire s’appuyait sur des sources officielles, celles de l’Etat, des entreprises, des institutions. Or, elles ne parlent que d’elles, pas des simples citoyens. Certains d’entre eux ont donc pu estimer avoir été oubliés car s’ils ne constituent pas des groupes sociaux (partis politiques, manifestations...), les citoyens sont omis de la "grande" histoire.

Voyez les soldats de la guerre de 14-18, valorisés uniquement de façon anonyme : le "soldat inconnu", les "héros de Verdun"... Ils ont dû rappeler qu’il n’y avait pas eu que des généraux au combat, quand seuls leurs noms semblaient être cités. En fait, chaque groupe social estime que l’histoire l’a méprisé et souhaiterait que la société se souvienne de lui. Il s’agit d’une recherche de reconnaissance. Elle ne devrait pas devenir une obsession.

Vous êtes l’un des premiers historiens à vous être intéressé à la notion de bonheur, que vous faites remonter à la Révolution. Quel regard portez-vous sur ce thème aujourd’hui ?

Dans mon livre, Napoléon et les révolutions, je faisais observer que cette quête était apparue pour la première fois dans les cahiers de doléance de la Révolution française... C’est en effet une idée assez récente. Jusqu’au XVIIIe siècle, cette aspiration n’avait pas été énoncée, puisque le bonheur se situait au paradis, comme nous l’avons vu. Or avec la Révolution, ce bonheur a pu enfin descendre sur terre et prendre toutes sortes de formes. Les philosophes qui avaient écrit sur ces sujets servaient de guides, notamment Jean-Jacques Rousseau. C’est à partir de ce moment-là que la polarisation vers le bonheur s’est en quelque sorte instituée. Avec la révolution industrielle, le bonheur est devenu un objectif et les voies empruntées pour l’atteindre ont été toutes les théories du XIXe siècle comme le socialisme ou l’anarchisme. Depuis, quoi qu’on en dise, il a peu à peu été atteint par bribes. Le travail est devenu moins pénible, toutes sortes de libertés ont surgi. Est alors apparue cette croyance que le "bonheur de vivre" – plutôt que le "bonheur" lui-même – allait sans cesse en se développant avec les vacances, le sport, etc. Mais aujourd’hui, une sorte de rideau de plomb s’est abattu. Non seulement il y a les cas de retournement de l’histoire dont j’ai évoqué quelques exemples, mais par ailleurs, on ne voit pas beaucoup d’issues poindre à l’horizon.

Pourriez-vous préciser ?

Ces dernières décennies, s’est élargi l’écart entre pays riches et pays pauvres mais aussi celui qui sépare, dans chaque pays, riches et pauvres. Avec l’émergence de nouveaux grands pays producteurs, le premier de ces écarts pourrait se réduire. Mais que dire du second ? Depuis la fin du XXe siècle, on assiste en Occident à un démantèlement des services publics qui constituaient jusque-là une sorte de frein aux inégalités sociales ou régionales. Tétanisées par la peur des excès de l’étatisme – on se remémore la chute du régime communiste en URSS –, nos sociétés n’osent pas imaginer que l’Etat providence, ce filet sécuritaire, pourrait redéfinir ses fonctions et contribuer à régénérer des liens sociaux, voire économiques.

Vous n’êtes pas très optimiste...

L’historien n’est pas un homme politique. Il ne dit pas ce qui est agréable à entendre. Sa fonction ne consiste pas seulement à rappeler ce que fut l’histoire, mais bien à fournir des éléments de réflexion sur les situations, faits et crises du passé, afin de mieux éclairer les problèmes de notre temps. Il contribue ainsi, autant qu’il se peut, à prévenir la reproduction des drames que nos sociétés ont pu connaître.

(1) Le Ressentiment dans l’histoire, Odile Jacob, 2008.(2) Le Retournement de l’histoire, Robert Laffont, octobre 2010.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article