10 mai 1981. François Hollande sur François Mitterrand : "L’espoir c’était d’avoir des libertés"

Publié le par France 3 Nouvelle Aquitaine par Elise Galand avec MCB

Il y a quarante ans, pour la première fois sous la Ve République, un président socialiste était élu. Le 6 mai 2012, François Hollande accédait lui aussi à l’Elysée. Quel regard porte-t-il aujourd'hui sur François Mitterrand

François Hollande rendant hommage à François Mitterrand à Château Chinon en mai 2011 • © MaxPPP/Ait Belkacem

François Hollande rendant hommage à François Mitterrand à Château Chinon en mai 2011 • © MaxPPP/Ait Belkacem

Le 10 mai 1981, François Hollande avait à peine 26 ans lorsque François Mitterrand devient président de la République. Le jeune socialiste a participé à la campagne et assiste ému aux résultats avec une centaine de militants dans un bureau du siège du P.S, rue de Solférino à Paris.

Que représente le 10 mai 1981 pour vous ?

F.H : Au moment où le visage de François Mitterrand se découvre, il y a des clameurs, des cris et des pleurs. Ce qui m’a touché, ce sont les larmes des plus anciens qui avaient consacré une grande partie de leur vie à la gauche, dans l’espoir qu’un jour elle vienne au pouvoir et que François Mitterrand puisse devenir président de la République.

J’avais aussi une appréhension en me disant : voilà, la victoire est belle, la joie est immense, la responsabilité est immense mais que va-t-il se passer après ? Je crois que ce sentiment-là, je l’ai eu le 6 mai 2012 quand je suis devenu moi-même président de la République.

Le 10 mai 1981, c’est la victoire de la gauche ou celle de François Mitterrand ?

Depuis l’avènement de la Ve République en 1958, la droite règne sans partage aux destinées de la France. François Mitterrand, candidat malheureux contre Valéry Giscard d’Estaing en 1974, tient sa revanche en 1981…

F.H : Mitterrand avait eu raison, alors même que la gauche s’était divisée, de continuer à suivre son chemin et à ne pas s’intéresser aux divisions et aux autres familles politiques de la Gauche. Elles seraient obligées de suivre dès lors qu’il aurait pris l’ascendant…donc c’est sa victoire.

Mais on n’est pas élu tout seul à la présidence de la République mais grâce à une équipe, une formation, des militants, des sympathisants. On est élu grâce au peuple français. C’était la gauche qui avait voulu qu’il y ait enfin cette alternance.

Quels étaient les espoirs ?

F.H : L’espoir c’était d’avoir des libertés qui jusqu’à présent avaient été retenues ou empêchées. La liberté de l’audiovisuel, la liberté pour les collectivités locales, ce que l’on appelle la décentralisation, l’abandon de la cour de sûreté de l’Etat, des justices d’exception, l’abolition de la peine de mort parce que c’était une façon de mettre la France à l’avant-garde. Et puis l’aspiration sociale. Mai 68 avait créé une forme de rêve. Treize ans plus tard, la gauche était là pour qu’une partie du rêve puisse se traduire en avancées sociales. La retraite à 60 ans, la 5e semaine de congés payés, les allocations qui augmentent, le SMIC…

Avez-vous utilisé ces symboles du 10 mai 1981 pour votre propre campagne ?

Après l’échec de Lionel Jospin au scrutin de 2002, le 6 mai 2012, face à Nicolas Sarkozy François Hollande emporte l’élection et devient président de la République pour un seul mandat. Il ne se représentera pas aux présidentielles de 2017, remportée par Emmanuel Macron.

F.H : Même si c’était une victoire difficile à obtenir, il n’y a pas la force symbolique de la première fois, de l’alternance…D’autant qu’avant mon succès de 2012, il y avait aussi eu la réélection de François Mitterrand, Lionel Jospin gagnant les élections législatives et gouvernant le pays. La gauche s’était déjà installée depuis longtemps dans l’appareil d’Etat, la responsabilité du pays. Il n’y avait pas cette forme de changement inédit que représentait le 10 mai.

Cet héritage, vous en faites quoi ?

F.H : C’est toujours le même refrain. Est-ce que la gauche est à la hauteur de ce qu’elle a pu promettre ? Est-ce qu’elle ne déçoit pas ? Parfois même, est-ce qu’elle ne trahit pas ? Et François Mitterrand, comme je l’ai été moi-même, a été hanté par cette permanente mise en cause. Or, il a fait des choix. Choix de la rigueur en 1983, choix de l’Europe, il a fait le choix de l’intervention militaire quand elle était nécessaire. Gouverner, présider la France, c’est prendre des responsabilités imminentes qui ne correspondent pas toujours à ce que l’on avait imaginé quand on était dans l’opposition. Il faut s’y préparer.

40 ans après, que reste-t-il de ce changement ?

F.H : C’était une joie immense et cela le restera, d’avoir plus de libertés. Si l’on retient une chose de François Mitterrand, c’est que c’était le président qui a élargi les libertés et ça, c’est le rôle de la gauche. Moi-même, je l’ai fait pour le mariage pour tous, pour un certain nombre de droits qui ont été donnés à des minorités. Il est très important de ramener la gauche à ce qui est son message : la liberté et la justice sociale.

La singularité de François Mitterrand ?

F.H : François Mitterrand avait beaucoup de qualités. Il avait surtout un trait de caractère qui, je pense, l’a conduit au destin le plus élevé. Il était obstiné, tenace, il ne lâchait rien, pas même ses amis. Il savait qu’il aurait 65 ans en 1981. A l’époque, 65 ans, c’était vieux pour être candidat. Beaucoup avaient tiré un trait sur François Mitterrand. Finalement, il a perdu en 1974, il y avait dans la nouvelle génération Michel Rocard notamment qui pouvait prendre la suite. Mitterrand n’était pas forcément espéré comme candidat par un certain nombre de ce qu’on appelle les électeurs de gauche. Il s’est sans doute posé la question, la seule question qui vaille : Est-ce que je suis le mieux préparé à l’exercice de la fonction présidentielle ? Est-ce que je suis celui qui a le plus de chances de battre le président sortant ?

Que retiendrez-vous, à titre personnel, de ses deux septennats ?

François Hollande, premier secrétaire du Parti Socialiste de 1997 à 2008, a été l’un des conseillers de François Mitterrand à l’Elysée.

F.H : Les deux septennats de François Mitterrand ont changé la France. Le premier de manière accélérée. Il y a eu énormément de réformes dans les deux premières années du premier mandat. Le second a été, à certains égards, plus décevant. Cela a été essentiellement une consolidation même s’il y a eu des choix majeurs pour l’Europe. Cela, on le doit à François Mitterrand. Si aujourd’hui on a la monnaie unique, l’euro, c’est à François Mitterrand qu’on le doit. S’il y a eu la réunification de l’Europe aussi. Mais l’espérance était moins là pour le second mandat.

Qu’avez-vous appris à ses côtés ?

F.H : Rien ne vous abat, rien ne vous défait, rien ne vous détruit. Vous pouvez avoir des coups, des blessures, des déceptions, des défaites mais si vous avez une force de caractère, vous surmonterez tout cela. C’est une leçon de vie, passablement pour la politique mais c’est aussi une leçon de vie personnelle. On a tous à un moment des doutes, des difficultés, des séparations, des ruptures. Qu’est-ce qui va faire que l’on va continuer son chemin ? Avoir confiance en soi et les autres. Ne pas être seul non plus.

Que vous a inspiré François Mitterrand dans cette fonction ?

F.H : La fonction a  beaucoup changé entre 2012 où je devins président de la République et 1981 lorsque François Mitterrand est élu. C’est un septennat. J’ai fait un quinquennat, le rapport au temps est tout à fait différent. François Mitterrand aimait laisser du temps au temps, que les problèmes finissent par trouver leurs solutions. Moi, j’avais besoin d’aller beaucoup plus vite parce que le système médiatique a totalement changé. A l’époque de François Mitterrand, c’était la télévision, les journaux télévisés faisaient la ligne de communication.

Néanmoins, le point commun, c’est de savoir l’équilibre que l’on doit préserver entre tout ce que l’on a à faire, à changer et la réalité que l’on a devant nous…C’est cela que j’ai retenu de François Mitterrand, quelle est la bonne conjugaison entre tout ce que nous devons faire et tout ce que nous pouvons faire.

François Mitterrand a-t ’il un héritier aujourd’hui ?

F.H : Non, il n’y a pas d’héritier en politique. Il y a des fidélités, des leçons que l’on peut transmettre et François Mitterrand m’en a transmises. Mais la réalité change, le monde change. Il faut retenir des traits de caractère, des leçons politiques, des stratégies politiques mais il ne faut pas copier. Le bon héritier est celui qui s’est fait lui-même.

Depuis son retrait de l’élection présidentielle de 2017, François Hollande n’exerce à l’heure actuelle aucun mandat et ne siège pas au Conseil constitutionnel dont il est membre de droit.

Publié dans Articles de Presse

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