Des documents américains élucident le mystère des restes de Tojo

Publié le par L'actualité par Mari Yamaguchi, The Associated Press

TOKYO — Jusqu’à tout récemment, l’emplacement exact des restes de Hideki Tojo, qui a été premier ministre du Japon pendant la Deuxième Guerre mondiale et qui a été exécuté après le conflit, était l’un des plus grands mystères du pays.

Des documents américains élucident le mystère des restes de Tojo

Un universitaire japonais a toutefois maintenant mis la main sur des documents américains déclassifiés qui semblent élucider la question.

Ces documents montrent que les restes incinérés de M. Tojo, un des architectes de l’attaque de Pearl Harbor, ont été éparpillés au-dessus de l’océan Pacifique par un appareil américain à environ 50 kilomètres à l’est de Yokohama, la deuxième plus grande ville du Japon, au sud de Tokyo.

Cette mission extrêmement délicate a été orchestrée par des dirigeants américains qui souhaitaient à tout prix éviter que les restes de M. Tojo et de six autres responsables exécutés en même temps que lui ne tombent entre les mains de militants ultranationalistes qui en auraient fait des martyrs. Les sept individus ont été pendus pour crimes de guerre tout juste avant Noël en 1948, trois ans après la défaite du Japon.

Cette découverte vient partiellement clore un chapitre difficile de l’histoire japonaise, au moment où des politiciens japonais tentent d’aseptiser le passé, suscitant des frictions avec les victimes de la guerre, surtout en Chine et en Corée du Sud.

Après des années de travaux, le professeur Hiroaki Takazawa, de l’université Nihon, a dévoilé ses conclusions publiquement la semaine dernière. Il a trouvé les documents déclassifiés en 2018 dans les Archives nationales des États-Unis, à Washington. Ce serait la première fois que des documents officiels portant sur les restes des sept criminels de guerre sont rendus publics, selon deux centres de recherches japonais.

Hidetoshi Tojo, l’arrière-petit-fils de l’ancien premier ministre, a dit à l’Associated Press que l’absence de restes est depuis longtemps une humiliation pour les familles éplorées, mais qu’il est heureux que l’information soit maintenant connue.

«Si au moins ses restes ont été éparpillés dans les eaux territoriales du Japon (…) je pense qu’il a quand même été chanceux», a-t-il dit.

Hideki Tojo, qui été premier ministre pendant une bonne partie de la Deuxième Guerre mondiale, est un personnage complexe que les conservateurs voient comme un patriote, mais que plusieurs en Occident jugent responsable d’avoir prolongé un conflit qui a pris fin uniquement après les attaques atomiques contre Hiroshima et Nagasaki.

Environ un mois après le 15 août 1945, quand l’ancien empereur Hirohito a annoncé la défaite du Japon, M. Tojo a tenté de se suicider chez lui, alors qu’il était sur le point d’être arrêté.

Le professeur Takazawa, un spécialiste des crimes de guerre, affirme que les documents qu’il a trouvés sont précieux parce qu’ils fournissent des détails jusqu’à présent peu connus de ce qui s’est passé et indiquent approximativement où les restes de M. Tojo ont été éparpillés.

M. Tojo et les six autres individus qui ont été pendus comptent parmi les 28 leaders japonais qui ont été traduits en procès entre 1946 et 1948 par le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient. Vingt-cinq d’entre eux ont été condamnés, dont seize qui ont reçu des peines de prison à vie et deux autres des peines plus légères. Deux hommes sont morts pendant le procès et un dossier a été abandonné.

Le document qui concerne les restes de M. Tojo et des six autres hommes est daté du 23 décembre 1948 et est estampillé «Secret». Les dirigeants américains ne voulaient pas laisser derrière eux la moindre cendre qui aurait pu être volée et vénérée par des ultranationalistes, a dit le professeur Takazawa.

«En plus de vouloir prévenir la glorification des restes, je pense que l’armée américaine voulait empêcher le retour des restes en sol japonais (…) comme humiliation ultime», a dit M. Takazawa.

Les documents indiquent qu’après l’incinération, les fours ont été «entièrement nettoyés» et que des «précautions spéciales ont été prises pour empêcher que la moindre particule ne soit oubliée».

Voici comment s’est déroulée l’opération.

À 2 h 10 le 23 décembre 1948, les cercueils de M. Tojo et des six autres hommes ont été placés à bord d’un camion et emmenés de la prison. On avait précédemment vérifié leurs empreintes digitales pour confirmer leur identité, peut-on lire dans un document en date du 4 janvier 1949.

Environ 90 minutes plus tard, le convoi lourdement gardé est arrivé à Yokohama pour une ultime vérification. Le camion est reparti à 7 h 25 et est arrivé au crématoire de Yokohama 30 minutes plus tard. Les cercueils ont alors été placés dans les fours, sous la surveillance de soldats.

Les restes ont ensuite été transportés vers une piste voisine et placés à bord d’un avion. «Nous nous sommes alors rendus à un endroit approximativement (50 kilomètres) au-dessus de l’océan Pacifique, à l’est de Yokohama, où j’ai personnellement éparpillé les restes au-dessus d’un vaste secteur», a écrit le major Luther Frierson.

Aujourd’hui, même sans les cendres, des familles éplorées et des politiciens conservateurs comme l’ancien premier ministre Shinzo Abe se rendent régulièrement au sanctuaire Yasukuni de Tokyo, qui rend hommage aux criminels de guerre exécutés et aux quelque 2,5 millions de victimes de la guerre.

Yasukuni est devenu un irritant entre le Japon, la Chine et la Corée du Sud après l’ajout des sept criminels de guerre exécutés en 1978. La Chine et la Corée du Sud y voient la preuve du manque de remords du Japon. Des centaines de criminels de guerre sont salués à Yasukuni.

Hidetoshi Tojo dit que son arrière-grand-père n’a jamais été un héros au Japon après la guerre.

«Tout ce qui concerne mon arrière-grand-père était caché, même ses discours. Je pense que le fait de ne pas avoir conservé ses restes faisait partie de la politique d’occupation, a-t-il dit. J’espère apprendre d’autres faits inconnus au sujet du passé.»

Publié dans Articles de Presse

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