Douze œuvres acquises sous Vichy vont être rendues aux héritiers d’un avocat spolié

Publié le par France Inter par Delphine Evenou

Les ayants droits d’Armand Dorville vont se voir restituer onze dessins et une cire, actuellement dans les collections nationales. Ces biens avaient été achetés lors d’une vente à Nice en juin 1942. 

Etiquette apposée sur les oeuvres d'Armand Dorville vendues en juin 1942 (ici un dessin de Raffet) © Radio France / Delphine Evenou

Etiquette apposée sur les oeuvres d'Armand Dorville vendues en juin 1942 (ici un dessin de Raffet) © Radio France / Delphine Evenou

Sur recommandation de la Commission d’Indemnisation des Victimes de Spoliations (CIVS), la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot-Narquin, a annoncé ce vendredi la restitution de douze œuvres actuellement dans les collections nationales, au Louvre, au musée d’Orsay et au château de Compiègne. Parmi ces œuvres, des Constantin Guys, un Jean-Louis Forain, une aquarelle de Camille Roqueplan. 

C’est une nouvelle étape dans le dossier Dorville, après une première restitution par le gouvernement allemand en janvier 2020 de trois œuvres retrouvées dans la collection Gurlitt, le marchand d’art de Hitler, puis les restitutions permises cette année par des collectionneurs privés qui ont découvert l’origine douteuse de leur bien. "Maintenant, les musées reconnaissent que ces oeuvres ne leur appartiennent pas et doivent sortir. Je considère qu'un mouvement, au niveau de la France et non pas de particuliers, est enclenché, et c'est très important" explique Francine, l'une des ayants droit d'Armand Dorville, qui ajoute que les oeuvres qui vont quitter le Louvre ne pas exposées : "On ne prive donc pas le public, elles sont rangées, elles peuvent donc sortir".

Une collection redécouverte en 2016

Longtemps, l'histoire de la collection d'Armand Dorville a été oubliée des ayants droits. Mais en explorant la collection Gurlitt, la chercheuse de provenance et historienne de l’art Emmanuelle Polack ("Le marché de l'art sous l'Occupation : 1940-1944", éd. Tallandier, 2019) va faire ressurgir le passé en découvrant cette étiquette "cabinet d’un amateur parisien" derrière plusieurs œuvres. 

Et c’est en 2016 que Francine et les autres descendants d’Armand Dorville, contactés par Emmanuelle Polack et le cabinet de généalogistes ADD & Associés, redécouvrent l’histoire de leur aïeul et de sa splendide collection, dispersée dans des musées et chez des particuliers au gré des décennies.
Une vente controversée au coeur du dossier Dorville

Armand Dorville, grand avocat juif, est également un amateur d’art. Au début de la guerre, il fuit son appartement parisien pour le sud de la France. À sa mort – en Dordogne – en juillet 1941, sa collection est composée de 450 œuvres souvent signées de grands noms : Manet, Delacroix, Bonnard, etc. Elle est mise en vente par son exécuteur testamentaire, avec l’accord des héritiers, mais la succession se fait un contexte complexe. Il n’a pas d’enfant, son frère est engagé dans les Forces Françaises Libres, ses sœurs se cachent à cause des lois anti-juives. 

La vente se déroule sur trois jours, en juin 1942 à Nice. Dès le premier jour, un administrateur provisoire est nommé par le Commissariat général aux questions juives. Les acheteurs se pressent, ils connaissent le goût de cet amateur d’art parisien, et le conservateur en chef du Louvre, René Huyghe, participe ainsi aux enchères. 

Le produit de la vente est d'abord immobilisé, avant que la famille ne soit exemptée des mesures d’administration provisoire en juillet 1943. Le produit de la vente est alors envoyé sous forme de titres de dette de l’État au notaire de la famille. Mais les héritiers sont dispersés, et ne peuvent percevoir leur dû. Ce n’est qu’en 1947 que l’argent sera versé. La famille a entre temps perdu cinq membres dont deux enfants, exterminés en mars 1944 à Auschwitz

Pour l'avocate des ayants droit d'Armand Dorville et figure des questions de restitution depuis 25 ans, Maître Corinne Hershkovitch, la décision de rendre ces douze oeuvres n'est pas entièrement satisfaisante : "Dans sa recommandation, la Commission d'indemnisation des victimes de spoliation (ndlr : dont le gouvernement a suivi la recommandation) a adopté une position ambigüe : elle prévoit une indemnisation pour le blocage du produit de la vente, et un retour des oeuvres car le conservateur du Louvre avait connaissance de la présence de l'administrateur provisoire et a enchérit malgré tout. Mais elle dit aussi que la vente n'est pas spoliatrice. C'est une gymnastique difficile à comprendre".

Une loi indispensable pour concrétiser la restitution

C’est pour rendre justice et obtenir reconnaissance de la spoliation qu’ils portent le dossier devant la CIVS. L’annonce de la prochaine restitution (même si le terme n’est pas utilisé dans le communiqué du ministère de la Culture) est donc une étape importante pour la famille. Mais elle prendra du temps. Ces douze œuvres faisant partie des collections nationales, elles sont considérées comme inaliénables, et il faudra donc une loi pour que cette décision soit mise en œuvre effectivement, comme c’est le cas pour le tableau "Rosier sous les arbres" de Gustav Klimt, propriété du musée d’Orsay et dont le ministère de la Culture a récemment annoncé la restitution à ses ayants droit autrichiens. 

Dans le dossier Dorville, des tableaux ont été identifiés dans d'autres musées, à l'étranger. Cette décision "peut faire jurisprudence et leur montrer qu'en France, on fait sortir les tableaux des collections pour les rendre aux familles" espère Francine.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article