Le mystère de l'or des Troadec

Publié le par France Inter

Une histoire d'or et de folie : c'est l'affaire Troadec. Pascal, Brigitte, Sébastien et Charlotte Troadec ont été tués en 2017 à Orvault. Le procès d'Hubert Caouissin, le beau-frère de Pascal, accusé du quadruple meurtre, s'ouvre mardi à Nantes. 

Sur la boîte aux lettres de la maison des Troadec à Orvault, figure encore le nom des victimes © Radio France / Corinne Audouin

Sur la boîte aux lettres de la maison des Troadec à Orvault, figure encore le nom des victimes © Radio France / Corinne Audouin

Tout commence à Recouvrance, dans une rue paisible de ce quartier autrefois ouvrier de Brest. En fond sonore, les cris des goélands et les piaillements des hirondelles. Au 12 de la rue Legendre, c'est dans un petit immeuble banal de deux étages, porte rouge et volets blancs, qu'a débuté la folle histoire de l'or des Troadec

L'immeuble est acheté par Pierre Troadec, artisan plâtrier, en 1961. Il y vit avec sa femme Renée, et leurs deux enfants Pascal et Lydie, avant d'emménager en 1987 dans la petite ville de Guipavas. L'immeuble est alors loué. C'est en y faisant des travaux que Pierre aurait trouvé, en 2006, de l'or dans le mur d'une cave. Des pièces, des lingots, en quelle quantité ? La description du magot n'a cessé de varier. 

L'historien Alain Boulaire, devant l'immeuble des Troadec à Recouvrance (Brest) © Radio France / Corinne Audouin

L'historien Alain Boulaire, devant l'immeuble des Troadec à Recouvrance (Brest) © Radio France / Corinne Audouin

La découverte renvoie, en tous cas, à un fait historique, que raconte Alain Boulaire, historien passionné de sa ville de Brest. En juin 40, face à l'avancée des Allemands, la banque de France décide d'évacuer son stock d'or. Les trains partent vers les ports. A Brest, on stocke environ 700 tonnes d’or, au fort militaire du Portzic. Le 18 juin, Brest est sous les bombes, et tout s'accélère.  

"Ce qui à l'origine était une évacuation très bien organisée devient chaotique", raconte l’historien. La route de la corniche, le chemin le plus direct du Portzic au port, est bombardée ; on a réquisitionné des militaires, des prisonniers, toutes les bonnes volontés sont à pied d'œuvre, pour que l'or ne tombe pas aux mains des Allemands. "Un amiral dit : 'Déchargez l'or en vrac'. On décharge, on benne, on charge les bateaux… Et on sait, de façon certaine, qu'une caisse de lingots d'or tombe à l'eau, pendant ces manutentions sur le quai des Flottilles", rappelle Alain Boulaire. Hormis cette perte, la quasi-totalité de l'or vogue vers les États-Unis, en lieu sûr. 

Le fort du Portzic à Brest, où une partie de l'or de la banque de France fut stocké en juin 1940 © Radio France / Corinne Audouin

Le fort du Portzic à Brest, où une partie de l'or de la banque de France fut stocké en juin 1940 © Radio France / Corinne Audouin

Après la guerre, la marine cherchera en vain cette caisse, au fond de la rade de Brest. L’or a pu être repêché par des Brestois, avant l'arrivée des Allemands dans la ville, dès le 19 juin. "J'ai entendu cette histoire dans ma jeunesse", sourit Alain Boulaire, "mais à Brest, ça n'est pas dans la mémoire collective : on n'y croit qu'à moitié". 

Est-ce cet or, repêché, puis caché, que Pierre Troadec aurait retrouvé dans son immeuble de Recouvrance ? Impossible à dire. Il pourrait aussi s'agir d'un magot de pièces d'or, les fameux Napoléons que de nombreuses familles gardaient en cas de coup dur. 

Toujours est-il que chez les Troadec, la légende se transmet. Le patriarche meurt en 2009 ; il se serait confié à son fils Pascal. En 2014, la veuve de Pierre, Renée Troadec, accuse son fils d'avoir volé le trésor, dans le grenier de la maison de Guipavas, pendant qu'elle était hospitalisée. Cet or, elle ne l'a jamais vu. Mais Renée y croit, tout comme sa fille Lydie, et le compagnon de celle-ci, Hubert Caouissin

Un dossier "Crapule" sur son ordinateur

En 2014, ce technicien supérieur qui a grimpé tous les échelons à l'arsenal de Brest est en dépression sévère. En arrêt maladie, il s'est replié sur sa vie avec Lydie et leur fils, né en 2008. Il ne supporte plus aucun bruit, entend des souffleries de ventilation, soupçonne ses voisins de Plouguerneau de claquer les portes exprès. En 2015, Hubert et Lydie achètent dans le plus grand secret une vieille ferme à retaper, dans le hameau de Pont-de-Buis. Au calme, Hubert va mieux. Mais le trio se replie sur lui-même, se coupe du monde. Les tendances paranoïaques d'Hubert ont trouvé une explication : le trésor volé par Pascal

Le couple développe une véritable obsession envers Pascal, sa femme Brigitte, et leurs enfants, Sébastien et Charlotte. Sur leur ordinateur, les enquêteurs trouveront un dossier nommé "Crapule", contenant des photos de la rue et de la maison de la famille, à Orvault, dans la banlieue de Nantes.  

Le pavillon des Troadec à Orvault, mai 2021 © Radio France / Corinne Audouin

Le pavillon des Troadec à Orvault, mai 2021 © Radio France / Corinne Audouin

"Il n'y a pas un seul élément du dossier qui laisse penser que Pascal et Brigitte aient eu, à un moment, une rentrée d'argent importante", explique Olivier Pacheu, l'avocat des tantes et des cousines de Pascal Troadec. Il en est sûr : "Ce magot, ces pièces d'or, n'existent pas. Je pense que dans le fonctionnement psychologique d'Hubert Caouissin, en constatant une légère amélioration de leur niveau de vie - ils achètent une voiture, partent en week-end – il a cherché une explication. Et quand on cherche des explications, on finit toujours par en trouver : il s'est dit que ça ne pouvait être que l'or perdu dans la rade de Brest."

Un objectif en tête

Les experts psychologues et psychiatres ont diagnostiqué chez Hubert Caouissin un délire paranoïaque, qui a altéré son discernement. Les accusations de Renée Troadec arrivent comme un "moment de bascule où tout s'illumine : c'est la classique illusion rétrospective du délirant", écrivent les Drs Dubec et Zagury.  

Lydie Troadec et Hubert Caouissin, dans ce que les psychiatres ont appelé un "délire à deux", se persuadent que Pascal et Brigitte veulent tuer leur fils, parce qu'il est l'héritier de l'or. La paranoïa va crescendo, ils imaginent des complots, des tueurs à gage venus de l'étranger. 

Pour Thierry Fillion, l’avocat d’Hubert Caouissin, que l’or existe ou non a finalement peu d’importance :

    Ce qui compte, c’est sa conviction profonde, partagée par sa compagne Lydie, et aussi par sa belle-mère, de l’existence de cet or, et donc de l’existence d’une spoliation familiale, et d’une injustice à réparer. 

C'est dans cet état d'esprit qu'il s'introduit, le soir du 16 février 2017, dans le pavillon de son beau-frère à Orvault. Caché dans le garage, il attend le milieu de la nuit. "Son récit est constant", note Me Fillion. "Il n'est pas venu à Orvault pour commettre un crime, il est venu pour trouver des renseignements, des indices. Une fois entré dans la maison, surpris par Pascal, il s'est défendu, ce sont ses termes ; et malheureusement, dans ce déchaînement de violence, quatre personnes sont mortes."  

Le père, la mère, le fils, Sébastien, 20 ans, la fille, Charlotte, 18 ans, sont tués, on suppose, à coups de pied de biche - l’arme du crime a disparu. Les jours suivants, Hubert Caouissin va les passer à faire disparaître les corps, et à nettoyer la maison, aidé par Lydie, qui l'emmène en voiture et l'attend, plusieurs nuits de suite.  

L'entrée de la salle de la cour d'assises de Loire-Atlantique, où Hubert Caouissin et Lydie Troadec sont jugés du 22 juin au 9 juillet 2021 © Radio France / Corinne Audouin

L'entrée de la salle de la cour d'assises de Loire-Atlantique, où Hubert Caouissin et Lydie Troadec sont jugés du 22 juin au 9 juillet 2021 © Radio France / Corinne Audouin

Huit heures d'aveux

Dans sa ferme du Finistère, il va littéralement les faire disparaître, morceau par morceau, en les dépeçant, en les brûlant, en allant cacher leurs crânes dans la vase. Cet anéantissement est une des choses les plus difficiles à vivre pour leurs proches, explique Cécile de Oliveira, l'avocate des sœurs et de la mère de Brigitte Troadec : "Le fait qu'il ait voulu, avec autant de détermination, de précision, de rigueur et d'énergie, faire disparaître entièrement quatre personnes, c'est quelque chose d'à la fois abominable et incompréhensible." 

Lors de ses aveux, Hubert Caouissin a parlé pendant huit heures d'affilée, détaillant de façon mécanique comment il avait procédé. Aux dernières nouvelles, il est toujours persuadé qu'il y avait bien un trésor caché chez les Troadec

Le procès, qui s'ouvre ce mardi, est prévu pour durer jusqu'au 9 juillet. L'accusé encourt la réclusion criminelle à perpétuité et sa compagne, poursuivie pour les délits de recel de cadavre et modification de scène de crime, risque jusqu'à trois ans de prison. 

L'équipe

  • Corinne Audouin Journaliste au service Enquêtes-Justice de France Inter

Publié dans Articles de Presse

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