Des mots et des livres. Hitler : des origines et des traces. 2. Naissance du dictateur

Publié le par Le Télégramme par Stéphane Bugat

On ne compte plus les travaux portant sur Hitler et le nazisme, sur la personnalité du dictateur, sa puissance et l’usage qu’il en a fait, provoquant une guerre mondiale et organisant un génocide. L’apparente contradiction, on peut même dire l’anomalie, entre les caractéristiques du personnage et ce que fut son pouvoir, n’en conserve pas moins une grande part de mystère.

(© Armand Colin)

(© Armand Colin)

C’est pourquoi l’essai de l’historien allemand, Thomas Weber (*) vient à point nommé. C’est avec une précision d’entomologiste qu’il s’intéresse aux premières années d’Hitler, celles qui vont de la sortie de la Guerre 14-18 jusqu’au milieu des années 20, époque à laquelle il entreprend la rédaction de « Mein Kampf ». Des années qui furent celles de sa propre construction intellectuelle, mentale et politique. Des années dont Thomas Weber nous révèle qu’elles ne furent pas exactement conformes au récit qu’Hitler en a fait lui-même, ultérieurement. Et pour comprendre comment se construit un monstre politique, quelle en fut la pâte et comment elle fut modelée par les circonstances, la lecture de l’essai éclairant de Thomas Weber est fort utile.

Pas hostile aux idées de gauche

Hitler, après avoir été réformé sous le drapeau autrichien, son pays d’origine pour lequel il n’avait aucune sympathie, s’engage dans l’armée allemande, dès le début de la Première Guerre mondiale. Il y joue un rôle d’estafette, consistant à porter les ordres sur les fronts, ce qui n’est pas sans risques et lui vaudra d’être blessé. Son désarroi n’en est que plus grand, au sortir de la guerre, s’ajoutant à la situation des plus confuses à Munich, où il vit alors. 

Ce que nous dit Weber, c’est qu’il ne fut pas spontanément hostile aux idées de gauche de la République des conseils qui bousculent alors la vie politique bavaroise. Pas au point cependant, une fois engagé dans les troupes de réserve alors constituées - ce qui est pour lui la seule manière de retrouver un rôle et une situation - d’accepter de servir les nouvelles unités actives de l’Armée rouge, dont le combat apparaît vite désespéré. « Indiscutablement, Hitler a accordé son soutien à la gauche pendant la révolution », affirme ainsi Thomas Weber, « mais reste à savoir quels sont les groupes et les idées qu’il a préférés, à défaut de réellement les soutenir ». En révélant déjà ses talents d’orateur, il se fait élire délégué de son unité, ce qui lui permet de corriger ses fragiles orientations qu’il prendra soin, évidemment, d’effacer de toutes ses références biographiques. Même s’il dit, en 1921 : « Tout le monde a été social-démocrate dans sa vie, à un moment ou à un autre ».

Recruté par un certain Karl Mayr

Toujours est-il, ainsi que le note Thomas Weber, que « la signature et la ratification du traité de Versailles ont été un traumatisme pour Hitler comme pour les Munichois, quelle que soit leur couleur politique ». C’est alors qu’Hitler est recruté par un certain Karl Mayr, en charge d’une cellule de propagande, au sein de l’armée. Ses harangues ne sont pas toujours appréciées, comme ce fut le cas lorsqu’il s’exprima devant des soldats restés fidèles à la gauche, ce qui lui valut d’être molesté. Pour lui, l’essentiel est cependant de faire son apprentissage de meneur de foules. C’est aussi le cas, lorsque son mentor l’envoi en mission, le 12 septembre 1939, comme observateur d’une réunion politique qui se tient dans l’arrière-salle d’une brasserie de Munich. Le DAP (Parti Ouvrier Allemand) qui est là à la manœuvre, ce jour-là, n’est encore qu’un groupuscule de quelques dizaines de membres. Pour Hitler, les idées qu’il avance et que l’on qualifierait aujourd’hui de violemment populistes, teintées d’un racisme fondé sur une haine tenace des juifs et de ce qui leur est imputé, résonnent d’autant plus fortement qu’il comprend aussi que c’est un orateur de sa trempe qui peut le sortir de son isolement.

Comment s’impose-t-il ? Comment multiplie-t-il les recrues par la seule force de son verbe ? Comment transforme-t-il l’officine confidentielle en un NSDAP, base du futur parti nazi à l’assaut du pouvoir absolu ? C’est ce récit que livre Thomas Weber, y ajoutant une mise en perspective permettant de mieux comprendre le contexte de cette Allemagne qui va s’engouffrer dans la folie hitlérienne. Au passage, il note : « On ne sait pas exactement à quelle époque Adolf Hitler commence à se considérer comme un génie, ou à se présenter comme tel. S’il avait affirmé d’emblée « je suis un génie », il se serait ridiculisé ; il laisse donc à ses adeptes le soin de le décrire comme tel ». On sait qu’ils n’y ont pas manqué et quelles en furent les conséquences.

C’est l’élaboration de cette mécanique infernale que nous décrit Thomas Weber. Il faut cependant attendre le dernier paragraphe pour qu’il sorte de sa réserve d’historien, en donnant un sens plus contemporain à son travail. « Devons-nous attendre une nouvelle ère des tyrans ? », feint-il de s’interroger, avant d’ajouter : « Cela dépendra de notre vigilance contre les Hitler du futur et plus encore, de notre capacité à protéger et réparer le tissu de la démocratie libérale, avant que les conditions ne deviennent telles qu’elles permettent à nouveau aux démagogues de la pire espèce de prospérer ».

* « Devenir Hitler. La fabrique d’un nazi », de Thomas Weber. Traduit de l’allemand par Laurence Coutrot et Jean-Louis Clauzier. Éditions Armand Colin. 24,90 €.

Publié dans Articles de Presse

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