Dans l'antre des FFI, l'hommage de Giacometti à Rol-Tanguy

Publié le par L'Express par Letizia Dannery

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le sculpteur immortalisa le héros du Paris libéré. Le musée, créé sur les fondations du QG des Forces françaises de l'intérieur, éclaire cette série méconnue. 

  Alberto Giacometti modelant dans son atelier (1946). Photo Henri Cartier-Bresson.  ©Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Alberto Giacometti modelant dans son atelier (1946). Photo Henri Cartier-Bresson. ©Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Fin 1945, à Paris. Alors qu'au lendemain de la guerre se prépare l'exposition Art et Résistance au Palais de Tokyo, Louis Aragon propose à son ami Alberto Giacometti de portraiturer Rol-Tanguy, héros de la libération de Paris. Le sculpteur, fraîchement rentré de sa Suisse natale où il a passé les années d'Occupation, vient de retrouver son atelier du XIVe arrondissement, tandis qu'Henri Tanguy, alias le colonel Rol, est, lui, auréolé de sa participation cruciale au sauvetage de la capitale. Le premier réalise ainsi une quarantaine de petits portraits dessinés et sculptés du second. Ce corpus méconnu du grand public est aujourd'hui présenté au musée de la Libération (sous-titré musée du général Leclerc - musée Jean-Moulin), récemment ouvert place Denfert-Rochereau, à l'endroit même où Rol-Tanguy installa, en août 1944, l'état-major des Forces françaises de l'intérieur (FFI) pour coordonner l'insurrection parisienne.   

Remise de la croix de la Libération par le général de Gaulle à Henri Rol-Tanguy, le 18 juin 1945.  ©Musée de l'Ordre de la Libération

Remise de la croix de la Libération par le général de Gaulle à Henri Rol-Tanguy, le 18 juin 1945. ©Musée de l'Ordre de la Libération

Aragon a eu du flair. Le poète communiste pressent que Rol-Tanguy, encarté depuis l'adolescence, sera une puissante source d'inspiration pour Giacometti, sympathisant - bien que non adhérent - du PCF. Et, de fait, le sculpteur est fasciné par "la vivacité et l'intelligence" du colonel, tout comme il admire la "très belle tête" de son modèle, auquel il impose, selon son procédé habituel, d'interminables séances de pose sur une chaise de cuisine. "Il vous 'fouillait' littéralement la physionomie. J'avais l'impression que ses mains, sur le portrait qu'il réalisait, étaient posées sur mon propre visage. Une véritable communion en résultait. Une identification avec sa propre tension créatrice, avec son oeuvre", témoignera plus tard le militaire, encore secoué par l'expérience.   

L'artiste transforme cette commande en un véritable champ d'expérimentation. "La série affiche ainsi non seulement une grande diversité dans la représentation des têtes, mais se distingue aussi par l'utilisation de socles divers et variés, de dimensions parfois plus importantes que celles de ce qu'ils supportent", souligne Sylvie Zaidman, commissaire de l'exposition, montée avec la collaboration de la Fondation Giacometti, dont l'Institut éponyme, à deux pas de là, offre au regard des visiteurs la reconstitution à l'identique de l'atelier du maître de la statuaire. Rol-Tanguy face à lui, l'inlassable travailleur de la figure humaine s'éloigne de la représentation réaliste, et opte pour la simplification formelle et l'universalité.

"Tête du colonel Rol-Tanguy" (plâtre peint) par Giacometti, 1946.  ©Succession Alberto Giacometti/ Fondation Giacometti, Paris/ ADAGP 2021

"Tête du colonel Rol-Tanguy" (plâtre peint) par Giacometti, 1946. ©Succession Alberto Giacometti/ Fondation Giacometti, Paris/ ADAGP 2021

On aurait pu augurer d'une amitié à la vie à la mort entre les deux hommes, le mythique sculpteur et son emblématique modèle. Mais non. Les séances de pose de l'hiver 1945-1946, ces moments d'intense exaltation esthétique et de renouvellement formel, n'ont pas de suite. Leurs chemins se séparent. Giacometti meurt vingt ans plus tard, en 1966. "Rol", pseudo qu'Henri Tanguy accola à son nom en hommage à l'un des combattants des Brigades internationales espagnoles, au côté desquelles il s'engagea en 1938, quittera ce monde en 2002.   

"Tête d'homme sur double socle" (étude pour la tête du colonel Rol-Tanguy), 1946.  ©Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris)/ ADAGP 2021

"Tête d'homme sur double socle" (étude pour la tête du colonel Rol-Tanguy), 1946. ©Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris)/ ADAGP 2021

Au musée de la Libération, le quartier général du résistant, souterrain de défense passive des FFI sis 20 mètres sous terre, est ouvert pour la première fois au public, moyennant une centaine de marches à descendre (et à remonter). L'incursion vaut le détour, ne serait-ce que pour le fantôme, émouvant, de Cécile Le Bihan, résistante, épouse, secrétaire et officier de liaison de Rol-Tanguy. Disparue l'an dernier, à l'âge de 101 ans, elle ne quitta pas l'abri durant les douze jours de la mise en oeuvre du Paris libéré, ne s'abreuvant et ne se nourrissant que de Bénédictine et de lard... Aux derniers mois de sa vie, elle en parlait encore avec des vibratos dans la voix.   

Henri Rol-Tanguy dans le PC des FFI, place Denfert-Rochereau (reconstitution après la Libération).  ©Archives nationales/ DR

Henri Rol-Tanguy dans le PC des FFI, place Denfert-Rochereau (reconstitution après la Libération). ©Archives nationales/ DR

Publié dans Articles de Presse

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