ENTRETIEN. Robert Badinter : « L’abolition de la peine de mort est irréversible »

Publié le par Ouest-France Recueilli pas Pierrick Baudais et Stéphane Vernay

La loi abolissant la peine de mort en France a été promulguée il y a quarante ans jour pour jour, le 9 octobre 1981. L’avocat et humaniste Robert Badinter fut l’homme de ce combat, soutenu par Ouest-France.

Robert Badinter, avocat, homme politique français, ancien garde des Sceaux, a obtenu l’abolition de la peine de mort en France le 9 octobre 1981. | FRANCK DUBRAY / OUEST-FRANCE

Robert Badinter, avocat, homme politique français, ancien garde des Sceaux, a obtenu l’abolition de la peine de mort en France le 9 octobre 1981. | FRANCK DUBRAY / OUEST-FRANCE

La loi abolissant la peine de mort en France a été promulguée il y a quarante ans jour pour jour, le 9 octobre 1981. Robert Badinter, avocat, ancien Garde des Sceaux, président du Conseil Constitutionnel et sénateur fut l’homme de ce combat, soutenu par Ouest-France.

Quarante ans après, quels sont les moments clés de votre combat pour l’abolition de la peine de mort qui restent gravés dans votre mémoire ?

De 1971 à 1981, j’ai vécu sept procès où la mort était réellement présente dans les cours d’assises. À l’extérieur, des foules criaient « À mort ! » au moment de l’arrivée des fourgons cellulaires. À l’intérieur des palais, l’ambiance était aussi tendue. Souvent, après l’annonce du verdict qui épargnait la vie de l’accusé, mes collaborateurs et moi-même avons été invités par le commissaire de police présent à quitter le palais dans sa voiture par-derrière, tant l’hostilité du public était vive.

Une première tentative d’abolition de la peine de mort en France a échoué en 1908. Qu’est-ce qui a manqué à l’époque et a fait la différence en 1981 ?

Le courage politique. En 1908, il existait une majorité parlementaire en faveur de l’abolition, mais une partie de ses membres a cédé devant l’opinion publique qui était indignée par une grande affaire criminelle de l’époque. À l’inverse, en 1981, François Mitterrand a témoigné de son courage politique en se déclarant en faveur de l’abolition et les Français l’ont élu.

Le 20 janvier 1977, lors de votre plaidoirie pour éviter la guillotine à Patrick Henry, vous avez interpellé directement les jurés : « On abolira la peine de mort et vous resterez seul avec votre verdict, pour toujours. Et vos enfants sauront un jour que vous avez condamné à mort un jeune homme. Alors, vous verrez leur regard. » Est-ce le fait d’avoir confronté les jurés à leurs responsabilités de manière aussi personnelle qui a évité à Patrick Henry la peine de mort ?

Je l’ignore. Les magistrats et les jurés se forgent une conviction à laquelle la plaidoirie peut contribuer. Mais quel argument emporte en leur for intérieur la décision, nul ne peut le savoir car ils sont tenus au secret.

En 1972, cinq ans plus tôt, Roger Bontems, dont vous étiez l’avocat, a été guillotiné avec Claude Buffet, alors que Bontems n’était pas l’auteur des meurtres jugés. Comment l’expliquer ?

Je ne me l’expliquerai jamais. J’ai accompagné à la guillotine un homme qui n’avait jamais de sa vie versé le sang. C’est alors que je me suis juré de combattre toute ma vie la peine de mort.

La destruction de la centrale de Clairvaux, où Bontems et Buffet ont commis leur crime, est envisagée. Pensez-vous que ce serait, comme le redoutent des historiens, effacer une partie de l’histoire carcérale ?

Fort heureusement, la partie historique de la centrale où les détenus vivaient et travaillaient a été sauvegardée. Ainsi prendra-t-on la mesure de l’indignité des conditions de vie à Clairvaux jusqu’en 1971.

Le procès des attentats du 13 novembre est parfois critiqué pour être trop tardif. Certaines parties civiles en attendent peu de révélations. Peut-on néanmoins dire que le droit a vaincu la barbarie ?

Le jugement des terroristes du 13-Novembre est mené selon les règles du droit. C’est bien. J’ajouterai qu’il ne saurait en être autrement dans une démocratie, quelle que soit l’horreur du crime.

L’abolition de la peine de mort est-elle acquise ou craignez-vous qu’elle puisse être remise en cause, malgré les garanties constitutionnelles ?

L’abolition de la peine de mort est irréversible, à démocratie constante. Toute dictature s’accompagne de la peine de mort. Mais j’écarte cette hypothèse en France. Aujourd’hui, l’abolition a valeur constitutionnelle depuis la réforme voulue par Jacques Chirac en 2007.

De surcroît, l’abolition est inscrite dans de nombreux traités internationaux auxquels la France fait partie. On ne saurait imaginer le Président de la République française, défenseur des droits de l’homme, déchirer la Convention européenne des droits de l’homme ou les pactes additionnels à la Charte des Nations Unies dont la France est signataire.

L’évocation du rétablissement de la peine de mort par certains candidats à l’élection présidentielle vous surprend-elle ? Quelle est la meilleure façon d’y répondre ?

Ne jamais voter pour ces candidats.

Imaginez-vous que les 55 pays (sur 199) qui appliquent encore la peine de mort puissent l’abolir un jour ? Comment les en convaincre ?

C’est aux jeunes générations d’abolitionnistes de conduire ce combat. Je ne doute point de leur victoire, à plus brève échéance qu’on ne le croit.

Quel message adressez-vous aux jeunes générations sur ce combat ?

Haut les cœurs !

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article