Éric Zemmour est-il libéral ? (Parce que ultra libéral, ça ne vaut même pas le coup de poser la question…)

Publié le par Atlantico Erwan Le Noan

Selon Eric Zemmour, Marine Le Pen est une femme de gauche. Au regard des idées et des propositions d'Eric Zemmour sur le plan économique, l'auteur de "La France n'a pas dit son dernier mot" est-il réellement libéral ?

Eric Zemmour lors d'une séance photo à Paris pour l'AFP, le 22 avril 2021.

Eric Zemmour lors d'une séance photo à Paris pour l'AFP, le 22 avril 2021.

Atlantico : Pour Eric Zemmour, Marine Le Pen est une femme de gauche. En retour celle-ci a estimé qu’Eric Zemmour présentait des "vieilles mesures libérales", de "vieux remèdes qui ont démontré leur inefficacité", citant notamment la retraite à 64 ans. Regards ou encore Révolution Permanente, deux revues classée à l’extrême gauche ont, elles, dénoncé une candidat au programme "Ultra libéral". Sur le fond de son programme, pour l’instant embryonnaire, Eric Zemmour est-il réellement libéral ? 

Erwan Le Noan : A travers les premiers éléments de proposition qu’il avance, mais aussi à travers ce qu’il dénonce dans ses interventions, il n’apparait pas qu’Eric Zemmour puisse être qualifié de « libéral ».

Le libéralisme est une école de pensée qui a ses nuances, ses débats et sa diversité mais qui comporte quelques convictions qu’on pourrait qualifier de « fondamentales ». A ce titre, il importe de rappeler que le libéralisme n’est un dogme économique, mais une vision de la société qui place la liberté de l’individu en son cœur, ce qui implique de valoriser la société plutôt que l’Etat, d’accepter l’incertitude plutôt que le dirigisme, la diversité plutôt que l’homogénéité. Le libéralisme est donc économique, mais également et en même temps politique et social. En la matière, il semble assez évident qu’Eric Zemmour ne se rattache pas à un libéralisme politique, mais plutôt d’une forme de bonapartisme populiste qui valorise l’autorité, l’ordre, la tradition avant la liberté.

Le discours économique d’Eric Zemmour, qui ne semble pas présenter aujourd’hui de doctrine clairement établie, n’est pas plus libéral. Il défend des mesures qui peuvent probablement faire écho à des revendications libérales : abaisser la fiscalité, reculer l’âge de départ à la retraite. Mais le libéralisme économique ne se résume pas à quelques mesures éparses : c’est, à nouveau, une vision d’ensemble, qui veut permettre à chacun de s’accomplir et qui défend pour cela le marché (bien plus que le « business »). Eric Zemmour défend aussi d’ailleurs un constat qui n’est pas libéral et des propositions qui ne le sont pas, quand il dénonce la mondialisation ou la concurrence et propose d’instaurer une forme de protectionnisme.

Le discours d’Eric Zemmour, en réalité, semble faire écho à des revendications souverainistes de droite comme de gauche. C’est, au fond, un discours assez commun aux populistes (comme Trump). C’est un dirigisme, qui se distingue de son concurrent de gauche en ce qu’il a compris qu’il valait mieux développer l’économie plutôt que l’asphyxier et l’hyper-réglementer, mais cette vision n’est pas complète et pas cohérente. Elle peut se révéler « pro-business » par certains aspects limités, mais elle n’est pas « pro-marché ».

Peut-on réellement considérer que quelqu’un qui croit plus au pouvoir de l’Etat qu’à la société civile et aux entrepreneurs est réellement en adéquation avec les principes du libéralisme ? 

Le libéralisme, dans sa diversité, a précisément ancré en lui cette conviction que l’individu est le but et le centre de toute considération politique. Un libéral préfère le contrat à la loi, l’initiative privée à la planification, l’ébullition de la concurrence à la stabilité. C’est pour cela qu’il se méfie intrinsèquement de l’Etat : parce que cette structure centralisée ne peut être aussi efficace que la diversité des individus et qu’elle ne peut fonctionner que par une bonne dose de dirigisme.

Dans le propos d’Eric Zemmour, à ce stade, on semble percevoir à ce titre une vision plus conservatrice que libérale, à travers la volonté, au fond, d’une mise en ordre de la société depuis le haut. Le libéral croit, lui, que l’ordre est possible sans dessein.

Le polémiste semble vouloir assumer une forme de libéralisme à l’intérieur du pays et un protectionnisme à l’extérieur et aux frontières. Faire cette synthèse est-il possible dans un cadre de pensée libéral ?

Le discours économique qui consisterait à faire le libéralisme dans un pays sans le faire avec l’extérieur est difficilement convaincant pour un libéral. D’abord, le projet qui se dessine derrière ce message semble conservateur anti-élite (peut-être même plus qu’anti-Etat), peut-être poujadiste, mais pas favorable à la liberté du marché ni l’émulation de la concurrence. Ensuite, le libéralisme économique croit dans la puissance du marché : c’est la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux qui enrichit le plus grand nombre et permet le progrès social.

Un discours de relocalisation des sites de production en France, posant par principe que « produire français » serait mieux (discours au demeurant largement partagé aujourd’hui sur l’ensemble du spectre politique), n’est pas libéral (et il n’est pas certain qu’il soit très convaincant non plus).

Publié dans Articles de Presse

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