Mort de Bernard Tapie: «Bernard Tapie était un justiciable comme les autres. Sauf qu’il ne le savait pas...»

Publié le par 20 Minutes par Vincent Vantighem

DISPARITION Mort ce dimanche à 78 ans des suites d’un cancer, Bernard Tapie, ex-patron de l'Olympique de Marseille qui oscillait entre les affaires et la politique, laissera l’image d’un homme perpétuellement empêtré dans des déboires judiciaires… 

Bernard Tapie sort de la prison de Luynes (Bouches-du-Rhône) à l'occasion d'une permission. — SIPA

Bernard Tapie sort de la prison de Luynes (Bouches-du-Rhône) à l'occasion d'une permission. — SIPA

  • Bernard Tapie est décédé ce dimanche à 78 ans.
  • Empêtré dans les affaires judiciaires, il a passé sa vie à se défendre.
  • Sans pouvoir éviter une condamnation qui lui a valu 165 jours de prison.

Le concierge était prévenu. Il n’a donc pas été surpris, ce soir de juin 1993, de voir Bernard Tapie, le visage dissimulé par un chèche, pénétrer par une porte dérobée dans le tribunal de Valenciennes (Nord). Eric de Montgolfier lui avait donné le digicode. Le procureur avait fini par céder à l’homme d’affaires qui voulait absolument le rencontrer pour plaider sa cause dans l’affaire du match truqué entre Valenciennes et l’Olympique de Marseille, dont il était le propriétaire.

Dans une « attitude gourmande » selon un témoin de la scène, Eric de Montgolfier fait alors asseoir Tapie dans un fauteuil profond, au ras du sol, tandis qu’il se positionne bien plus haut derrière son bureau. Et le laisse parler. « Il a commencé par me dire qu’il était en retard à cause d’un rendez-vous à l’Elysée comme pour mieux sous-entendre qu’un destin national l’attendait, se souvient aujourd’hui l’ancien procureur. Il m’a aussi expliqué que je méritais mieux qu’un petit poste de magistrat en province... »

Mais Eric de Montgolfier n’est pas prêt à fermer les yeux. Quelques heures avant leur entretien, les enquêteurs ont déterré une enveloppe de 250.000 francs dans le jardin des parents d’un des joueurs de Valenciennes. Et surtout son entraîneur a avoué la tentative de corruption mise en place par les dirigeants marseillais. « En réalité, cette enquête était très très simple », poursuit Eric de Montgolfier.

Econduit, Bernard Tapie sort donc du bureau et résume en deux phrases le rendez-vous à Francis Debacker, son avocat d’alors : « Laisse tomber mon petit Francis ! Monsieur le procureur n’aime pas le foot ! » Finalement condamné à deux ans de prison dont huit mois ferme, l’homme d’affaires sera contraint d’ajouter son nom à la liste des rares ministres ayant dormi derrière les barreaux. « Ce qui prouve bien que Bernard Tapie était un justiciable comme les autres, résume Eric de Montgolfier. Sauf qu’il ne le savait pas… »

Bernard Tapie à la sortie du tribunal de Douai. - T. Coex / AFP

Bernard Tapie à la sortie du tribunal de Douai. - T. Coex / AFP

Le jour où il traite Eva Joly « d’abrutie complète »

Décédé ce dimanche à 78 ans des suites d’un cancer, Bernard Tapie laisse dans la conscience collective l’image d’un homme perpétuellement empêtré dans les affaires judiciaires. Les châteaux de Bokassa, l’affaire Testut, la revente d’Adidas au Crédit Lyonnais, la fraude fiscale liée à son yacht « Le Phocéa »… Cette dernière a d’ailleurs permis la rencontre de l’homme d’affaires et d’Eva Joly.

Nous sommes alors en 1994. Juge d’instruction, Eva Joly cherche à savoir si « Nanard » ne minore pas les impôts liés à l’usage de son yacht, grâce à un système de sous-facturations. L’homme d’affaires ne se méfie pas et parle librement au téléphone alors qu’il est sur écoutes. « Eva Joly ? C’est une abrutie complète, connue comme telle, une malade ! », lâche-t-il à l’un de ses amis.

Mais c’est surtout la suite de la conversation qui intéresse la juge. Tapie explique qu’il compte partir au Rwanda pour éviter de devoir rendre des comptes à la justice. Informée, Eva Joly envoie la police l’interpeller le lendemain matin, à 6 heures, avant qu’il n’ait le temps de mettre les voiles.

« Bernard Tapie était quelqu’un de très attachant, indique-t-elle aujourd’hui à 20 Minutes. Je me souviens des moments où il était dans mon cabinet de juge. Il était tellement convaincant. Vous aviez envie d’adhérer à tout ce qu’il disait. Et pourtant, il mentait souvent… Il fallait être costaud pour résister à Tapie. »

Bernard Tapie à bord du «Phocéa» - B. Swersey / AFP

Bernard Tapie à bord du «Phocéa» - B. Swersey / AFP

Le jour où il agrippe la robe de son avocat pour le faire asseoir

C’est aussi, et sans doute, pour cela qu’il a épuisé des dizaines d’avocats tout au long de sa carrière. « Ce n’était pas un client facile, reconnaît Hervé Témime qui l’a assisté ces dernières années dans l’affaire Adidas-Crédit Lyonnais. Il fallait être capable de lui dire non au départ. Après, ça allait. Il était très respectueux des libertés de chacun… »

A condition de le montrer sous son meilleur jour. Aujourd’hui retraité, Francis Debacker garde en mémoire la plaidoirie qu’il a livrée, en octobre 1995, devant la cour d’appel de Douai (Nord). Juste avant lui, deux avocats ont déjà décortiqué les fils techniques de l’affaire VA-OM. Il ne lui reste plus qu’à parler de l’homme qu’était Tapie. Francis Debacker se lève : « Je l’ai vu pleurer, si, si… Je vous assure », lâche-t-il à la cour pour tenter de les émouvoir.

« J’étais lancé quand j’ai senti que quelqu’un dans mon dos agrippait ma robe pour me faire asseoir, se remémore-t-il aujourd’hui. Je me suis retourné. Et j’ai vu que c’était Tapie lui-même qui était vert de rage. Il ne voulait pas que je parle de lui ainsi. Personne ne pouvait le montrer en situation de faiblesse. »

Le jour où il offre ses baskets, en prison, à « Dédé la Sardine »

Pourtant, Bernard Tapie a souffert de ses déboires judiciaires. « Vous savez ce que c’est de se faire de la bile ? Ben voilà. Vous avez compris pourquoi vous avez un cancer », avait-il même lancé sur France 2, en allusion à ces affaires. Sur la fin de sa vie, c’est l’affaire de l’arbitrage controversé de 2008 en sa faveur qui l’aura bien usé. Un tribunal privé avait été mis en place en 2007 pour solder le contentieux sur le Crédit Lyonnais, qui lui versera 403 millions d’euros un an plus tard. Une décision ensuite annulée au civil pour « fraude ». Le rusé « Nanard » a dû rendre l’argent.

Ce dernier combat judiciaire de Bernard Tapie aurait dû se solder mercredi 6 octobre. Dans trois jours donc. Alors qu'il avait été relaxé en première instance, la cour d’appel de Paris s’apprêtait à rendre son jugement dans ce dossier complexe. Le 2 juin dernier, le parquet général avait requis 5 ans d’emprisonnement avec sursis pour complicité d’escroquerie et détournement de fonds publics mais l’homme d’affaire, très affaibli par son cancer, avait renoncé à assister à son procès. Il s'est donc éteint en restant innocent dans ce dossier.

165 jours à la prison de la Santé

Il y eût aussi ces 165 jours passés à la prison de la Santé, à Paris, puis à celle de Luynes, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). « La première nuit, j’étais à plat ventre en train de pleurer », a-t-il confessé en … 2015. Car, quand il était derrière les barreaux, « Nanard » a toujours voulu renvoyer l’image d’un homme fort. D’un détenu modèle.

« En prison, il était à 100 % !, indique encore Eva Joly. Je me souviens qu’on mettait, dans sa cellule avec lui, des jeunes perturbés. Il s’occupait d’eux. Et puis, il était leader. Il organisait des matchs de foot par exemple. » Un jour, il a même offert ses baskets à André Guelfi, plus connu sous le sobriquet de « Dédé la Sardine ». Homme d’affaires sulfureux impliqué dans l’affaire Elf, il a passé quelques jours avec « Nanard » à la prison de la Santé.

Suffisamment longtemps pour que les deux hommes passent un accord. « Dédé » accepte de financer Bernard Tapie alors en faillite (15.000 euros par mois, selon Le Canard enchaîné) à condition que celui-ci lui reverse la moitié de ce qu’il escompte toucher en justice dans l’affaire controversée de la revente d’Adidas. Tapie est donc décédé avant de pouvoir honorer sa partie du deal. « Quand on voit qu’il a gâché ses 25 dernières années avec ce genre d’affaires, c’est triste, conclut Eva Joly. Il était arrivé à l’âge où on profite. »

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