Mort de Bernard Tapie, l’homme aux mille vies

Publié le par La Voix du Nord par Éric Dussart

C’est un cliché, mais il n’a sans doute jamais collé d’aussi près à un seul homme. Après avoir connu la finance, le sport, la politique, la prison, le spectacle et tant d’autres choses encore, Bernard Tapie s’est éteint, ce dimanche 3 octobre, à 78 ans, des suites d’un cancer qui s’était généralisé. Pour tout ce qu’il a été, tout ce qu’il a fait, il a profondément marqué son époque.

Bernard Tapie a eu mille vies. Autant d’amis, autant d’ennemis. Et il s’est fait tout cela tout seul. - AFP

Bernard Tapie a eu mille vies. Autant d’amis, autant d’ennemis. Et il s’est fait tout cela tout seul. - AFP

« Dominique Tapie et ses enfants ont l'infinie douleur de faire part du décès de son mari et de leur père, Bernard Tapie, ce dimanche 3 octobre à 8 h 40, des suites d'un cancer  » annonce ce dimanche matin La Provence.

Il n’avait plus de voix depuis longtemps. Il était livide, son corps devenu si fragile flottait dans un costume comme il en avait empli tant, mais il était debout. Face à la cour, il tempêtait, accusait, soupirait, voulait encore et encore qu’on lui donne la parole. Bref, Bernard Tapie se battait.

C’était au mois de mai. L’affaire de la revente d’Adidas par le Crédit Lyonnais était l’un des combats de sa vie. Il en a eu tant ! Jusqu’à celui qu’il a livré contre le cancer, et dont il n’a jamais accepté qu’il fût perdu d’avance. Pourtant, c’est bien la maladie qui l’a fait reculer, au bout de quelques jours. Impossible de continuer à se défendre. Il avait donc renoncé, lui qui n’était pas fait pour ça. Même l’agression nocturne dont son épouse Dominique et lui avaient été victime un mois plus tôt n’avait pas entamé sa volonté. Elle avait juste ajouté une image encore jamais vue – hématomes, boursouflures et points de suture – à son histoire unique.

Sens inné des affaires

Elle est faite de coups d’éclats, de coups bas, de coups de génie, et même de coups tordus, cette histoire qui n’est pas celle de toute le monde. Bernard Tapie a eu mille vies. Autant d’amis, autant d’ennemis. Et il s’est fait tout cela tout seul, lui qui venait du Bourget, fils d’un tourneur-fraiseur et d’une aide-soignante.

Il ne faut pas dire qu’il avait tous les talents : ce n’est pas vrai. Pour la chanson, quand il avait vingt ans, pour la course automobile, juste après (un grave accident le plonge dans le coma et met fin à sa tentative de carrière), ce n’était pas ça. Mais pour les affaires…

Toutes les affaires. Surtout celles qu’on arrange. On le sait peu, mais sa première « victime » fut Jean-Bedel Bokassa lui-même, à qui il fit croire que ses châteaux allaient être saisis par le fisc, pour les racheter à prix bradé. L’empereur de Centrafrique portera plainte une fois l’arnaque découverte, obtiendra réparation, mais se le tiendra pour dit. Ce Tapie, dans son genre, c’est un cador. Déjà.

Il plaît aux riches et à ceux qui rêvent de le devenir

On est au début des années quatre-vingt, et c’est là qu’il bâtit sa fortune. Il reprend des entreprises à l’agonie, pour le franc symbolique le plus souvent, et les revend quatre ou cinq ans plus tard en faisant la bascule. C’est le cas de le dire pour Terraillon (125 MF, soit 19 M€), mais aussi pour les fixations Look (260 MF, soit 39,6 M€), les raquettes Donnay (100 MF, soit 15 M€) ou les piles Wonder (470 MF, soit 71,5 M€).

Sur son chemin, il a semé des licenciements, du chômage, mais la France d’alors aime l’image de la réussite. Celle qu’il cultive. Sa gueule, son bagou, son incroyable culot… Il plaît aux riches, à ceux qui rêvent de le devenir, et tant pis pour ceux qu’on oublie en route. La télé, bien sûr, se l’arrache. Il y passe tellement bien. TF1 lui donne les clés d’une émission mensuelle baptisée Ambitions, où il montrera son talent de bâtisseur d’entreprises, comme il tente de le distiller dans les écoles qu’il ouvre, à destination des jeunes au chômage.

Sa réussite a toutes les formes. Quand il se lance dans le vélo, avec Bernard Hinault, puis Greg LeMond, c’est pour gagner le Tour. Quand il rachète l’OM (toujours pour un franc, avec la bénédiction de Gaston Defferre), c’est pour en faire un champion d’Europe, ce qu’il atteint un fameux soir de mai 1993, à Munich. Rien ne semble lui résister, alors. Trois ans plus tôt, il avait même réussi son plus gros « coup » en rachetant Adidas, « un rêve de gamin », disait-il.

« La vie est belle ! »

Et la politique ! Quand François Mitterrand le fait venir à lui, en 1988, il ne sait pas encore que Tapie prendra la sixième circonscription des Bouches-du-Rhône (après annulation d’un premier scrutin qu’il avait perdu de quatre-vingt-quatre voix), historiquement de droite et réputée imprenable. Et qu’il s’y maintiendra (après un accord politique secret avec Jean-Marie Le Pen, selon plusieurs témoins) en 1993. Le président est séduit. Alors, Tapie devient ministre du gouvernement Bérégovoy, en 1992. Il a à peine cinquante ans, tout semble briller autour de lui, et pourtant sa chute n’est plus si loin.

C’est le match truqué entre Valenciennes et son OM, en mai 1993, qui stoppera son ascension. Après une (nouvelle) homérique bataille, il passera cinq mois à la prison de la Santé qui changeront le cours de son existence. Bernard Tapie, parce qu’il était insubmersible, reviendra à la surface, à la télévision, au théâtre, au cinéma. Dans la presse, aussi, puisqu’il rachètera le groupe La Provence, à Marseille, devenue sa ville de cœur. Comme il n’a jamais cessé de faire des projets (en mai, il disait encore que Lelouch l’attendait), il voulait aller s’y établir, une fois revendu son hôtel particulier parisien, symbole de son époque dorée. Une époque qu’il jurait ne pas regretter une seule seconde. Sur TF1, le 26 avril, il disait encore à Gilles Bouleau : « Ah oui, la vie est belle ! »

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