TEMOIGNAGE. Procès d'un ex-gardien de camp SS en Allemagne, l'espoir des victimes oubliées des rafles de Marseille

Publié le par France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur par Annie Vergnenegre

À 101 ans, Josef Schütz, un ex-gardien du camp nazi de Sachsenhausen, est jugé en Allemagne pour complicité de crime contre l'humanité. Les déportés survivants de la rafle du Vieux Port en 1943 et leurs descendants espèrent une reconnaissance de ces faits oubliés. 

 L'ancien gardien du camp de concentration doit répondre de ses crimes 80 ans après. • © Fabian Sommer/dpa/picture-alliance/Newscom/MaxPPP

L'ancien gardien du camp de concentration doit répondre de ses crimes 80 ans après. • © Fabian Sommer/dpa/picture-alliance/Newscom/MaxPPP

Le vieil homme qui comparaît depuis jeudi dans une chaise roulante devant un tribunal près de Berlin avait 23 ans quand 20.000 Marseillais, surtout des Italiens, furent évacués de force du Panier et près de 1.000 d'entre eux déportés en Allemagne.

À cette époque-là, Josef Schütz était caporal-chef de la division "Totenkopf" (Tête de mort) des Waffen-SS. Il était l'un des gardiens du camp de concentration d'Oranienburg-Sachsenhausen.

Le silence face aux accusations

Aujourd'hui à la veille de ses 101, il doit répondre de ses crimes. Il se dit "innocent". 

"L'accusé refuse pour l'instant de répondre aux questions sur sa participation à Sachsenhausen, regrette maître Pascal Luongo qui représente une des quatre parties civiles françaises à ce procès.

"On a vu pourtant que ce monsieur a toute sa tête, qu'il est prêt à se défendre et qu'il se rappelle de beaucoup de choses, il est très précis sur les dates, il a très bonne mémoire", ajoute-t-il à la sortie de cette deuxième journée d'audience consacrée à la personnalité de l'accusé.

Dans ce procès allemand, seuls ceux déportés dans ce camp ou leurs enfants peuvent se constituer partie civile.

Des cinq familles marseillaises de victimes que Me Luongo représente, seule Rose-Marie Commentale répond à ces conditions très restrictives. 

La fille de Francesco Commentale partie civile

Son père, Francesco, a été arrêté lors de la rafle du Vieux-Port du 24 janvier 1943. Il est mort en déportation à Sachsenhausen le 30 juin 1944, à 59 ans.

Ce procès allemand est sa dernière chance de savoir ce qu'il s'est passé. Elle-même âgée de 92 ans et très affaiblie, elle n'a pas fait le voyage.

"Pour être franc, elle était dans l'angoisse de l'ouverture du procès, elle se posait des questions, fallait-il remuer le passé ?", confie son fils Fernand Ribéri. 

"Il n'y a pas de sa part de volonté de réclamer justice", s'empresse-t-il d'ajouter. 

Pour la famille de Francesco Commentale qui a passé plus d'un an et demi dans le camp nazi, le mutisme de l'accusé est difficile à supporter. "On attend la vérité sur comment il a été sélectionné pour partir au camp, quelles ont été ses conditions de survie, comment il est décédé..."

"Ce serait bien si on pouvait savoir s'il a été enseveli quelque part, dans un endroit où on pourrait se recueillir", ajoute-t-il. 

"Il y a aussi pour moi, la volonté de connaître les derniers jours de mon grand-père et peut-être de lui rendre un hommage tardif", confie Fernand Riberi. Il est né cinq ans après la guerre. Et chez lui, on parlait peu de tout cela, comme dans beaucoup de familles de déportés.

"Ce serait bien qu'il parle, on ne sait pas quelles responsabilités il a eues, dit encore le petit-fils de Francesco Commentale.

    On ne le condamne pas d'avance. S'il était simple gardien, il n'a peut-être fait qu'obéir aux ordres. Mais il n'y a que lui qui peut répondre à ça. Fernand Ribéri, petit-fils de déporté

Josef Schütz fêtera ses 101 ans le 16 novembre. Il est le plus vieil accusé de crimes nazis encore en vie.

Jugé pour complicité de meurtres

Il est jugé pour "complicité de meurtres" de 3.500 prisonniers de l’ancien camp de concentration, où sont passés quelque 200.000 prisonniers, opposants politiques, juifs et homosexuels, entre 1936 et 1945. L'ex-caporal-chef est aussi poursuivi pour avoir fusillé des prisonniers soviétiques et avoir participé au gazage de détenus.

Il a officié au camp Sachsenhausen de 1942 à 1945. Après la guerre, il a passé trois ans dans un camp en Russie. La suite de son parcours est assez floue. Une chose est sûre, il a fini par regagner son pays, où il a vécu toutes ces longues années sans être inquiété.

Mais depuis 2011 et le procès d'un gardien de camp de Sobibor en Pologne, l'Allemagne a élargi les poursuites contre les anciens SS aux gardiens de camps et autres simples exécutants de la machinerie nazie.

C'est ainsi que fut jugé le comptable d'Auschwitz. Et que Josef Schütz fait face à ses juges aujourd'hui.

"Sachsenhausen, c'était vraiment un système d'extermination industrialisé, c'est là qu'on a inventé les chambres à gaz et mené des expérimentations scientifiques", rappelle Me Luongo.

L'attente d'une vérité judiciaire

"L'extermination par le travail y était un système organisé et il a en plus permis de former des gardes pour les autres camps de concentration."

Josef Schütz encourt trois ans de prison, mais vu son âge il pourrait écoper de sursis n'ayant jamais été condamné.

"La peine sera certainement plus symbolique s'il était condamné, reconnaît Me Luongo, personne ne veut le voir aller en prison à 101 ans". 

"Ce procès, c'est le moment de se parler, d'évoquer l'histoire, d'évoquer des destins croisés, de croiser les mémoires des pays et de poser une vérité judiciaire".

    On est sur des faits qui vont être jugés par une cour d'assises, leur décision vaudra comme fait historique. Me Pascal Luongo, avocat partie civile

Et que Josef Schütz se terre dans son silence n'est pas un problème selon Me Luongo. "L'acte d'accusation du procureur allemand est très étayé et de grande qualité, souligne-t-il, il y a suffisamment d'éléments dans le dossier pour qu'on puisse retenir sa responsabilité."

Un des derniers procès de crimes nazis en Allemagne

"S'il a été garde du camp principal pendant trois ans, il ne pouvait pas ne pas savoir les atrocités commises, la privation de tous les droits humains et la machine d'extermination en masse planifiée de tous les prisonniers qui passaient par ce camp". 

"Il est important de rappeler que c'est une machine de mort industrialisée, mise en oeuvre par des humains", insiste-t-il.

Ce procès est l’un des derniers intentés par la justice allemande. Du fait de son grand âge, Josef Schütz est jugé au plus près de son lieu de résidence.

Le gymnase de Brandenburg der Harvel a été aménagé en tribunal. Les audiences ont lieu deux jours par semaine, les jeudi et vendredi, à raison de deux à trois heures par jour, pour ne pas fatiguer l'accusé.

Le procès est prévu pour durer jusqu'au 7 janvier 2022. 

Publié dans Articles de Presse

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