Comment Poutine veut "montrer les limites du soutien européen"

Publié le par Le Progrès par Cyrielle Thevenin

Ces derniers jours, l'Ukraine et les Etats-Unis ont alerté sur des mouvements militaires russes inhabituels à la frontière avec l'Ukraine. Échaudée par l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, la communauté internationale "préfère envisager le scénario du pire", analyse la chercheuse Isabelle Facon.

Un soldat dans le Donbass, dans l'Est de l'Ukraine, où séparatistes pro-russes et forces ukrainiennes s'affrontent depuis 2014. Photo : Anatolii Stepanov / AFP

Un soldat dans le Donbass, dans l'Est de l'Ukraine, où séparatistes pro-russes et forces ukrainiennes s'affrontent depuis 2014. Photo : Anatolii Stepanov / AFP

"Nous sommes préoccupés par les rapports faisant état d'une activité militaire russe inhabituelle près de l'Ukraine", a rapporté le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, mercredi dernier. "Nous craignons que la Russie ne commette la grave erreur de tenter de répéter ce qu'elle a entrepris en 2014, lorsqu'elle a rassemblé des forces le long de la frontière et pénétré en territoire ukrainien en prétendant à tort avoir été provoquée (...) Et la communauté internationale ne sera pas dupe des tentatives russes de recourir à des tactiques précédentes", a-t-il ajouté.

Deux jours plus tard, l'Union européenne a également réagi : "nous continuons à surveiller la situation et les informations que nous avons recueillies jusqu'à présent sont assez inquiétantes". "Nous sommes prêts à envisager des mesures si nécessaires," a poursuivi Peter Stano, porte-parole du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell. 

"Le principe de précaution" de la communauté internationale

Les deux alliés occidentaux craignent une potentielle invasion de l'Ukraine par la Russie. "La communauté internationale est encore échaudée par ce qui s'est passé en 2014, avec l'annexion de la Crimée par la Russie. Dès qu'il y a quelque chose d'inhabituel ou d'anormal, elle applique désormais un principe de précaution et préfère envisager le scénario du pire", analyse Isabelle Facon, spécialiste des politiques de sécurité et de défense russes, maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, interrogée par notre journal.

Le directeur de la CIA, William Burns, s'est rendu à Moscou début novembre pour avertir la Russie que les Etats-Unis surveillaient de près l'expansion des troupes russes à la frontière ukrainienne. En avril, une escalade des tensions entre les deux pays d'Europe de l'Est avait déjà eu lieu. La Russie avait renforcé ses troupes présentes à la frontière, ce qui avait fait craindre à Kiev une attaque. "Avec l'arrivée de Joe Biden comme président des Etats-Unis, il y a le sentiment de la Russie d'une administration plus sensible à la question ukrainienne. La Russie craint que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, essaye de mobiliser l'administration américaine pour relancer la discussion diplomatique et obtenir plus de soutien militaire", explique Isabelle Facon.

Un président ukrainien engagé

D'autant plus que Volodymyr Zelensky s'est montré particulièrement engagé sur les questions qui l'opposent à Vladimir Poutine. Cet été, il a notamment organisé un forum international sur la Crimée, dans le but de "faire revenir la Crimée" et de faire asseoir la Russie à "la table des négociations". Il a également fait fermer trois chaînes de télévision prorusses contrôlées par un ami intime de Vladimir Poutine, au nom de la "sécurité nationale", et plusieurs sites d'information russes. Enfin, fin octobre, l'Ukraine a confirmé avoir utilisé pour la première fois un drone turc pour frapper les séparatistes dans la région du Donbass, une utilisation proscrite par les accords de Minsk supposés mettre fin au conflit dans le Donbass.

La semaine dernière, l'Ukraine et les Etats-Unis ont également signé une charte de "partenariat stratégique", qui réaffirme l'engagement américain à maintenir la souveraineté, l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Cette charte étend également la coopération bilatérale pour renforcer la sécurité en Europe et en matière énergétique.

"Pour les Russes, ce sont des signaux auxquels il convient de répondre en montrant une détermination à augmenter sa présence à la frontière, observe Isabelle Facon. Il y a une montée des tensions avec un président ukrainien qui montre clairement qu'il ne se satisfait pas du statu quo". "Il y a également, dans la stratégie russe, la volonté de faire naître l'idée que c'est possible, d'augmenter les craintes pour que les pays occidentaux se divisent sur la stratégie à adopter et que cela complique leur prise de décision", ajoute-t-elle.

Vers une nouvelle guerre européenne ?

Pour le moment, la Russie a nié toute volonté d'invasion. "La Russie ne représente de menace pour personne, nous nous occupons de nos propres affaires et prenons des mesures pour assurer notre sécurité si nécessaire, s'il y a des actions provocatrices de nos opposants près de nos frontières, a déclaré Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin. Les forces de l'Otan sont très, très actives et agissent de manière audacieuse dans la proximité immédiate de nos frontières, dans l'air, sur l'eau ou sur terre".

Vendredi, lors d'un entretien à Paris entre le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, la ministre des Armées, Florence Parly, et leurs homologues russes, la France a mis en garde la Russie contre "toute nouvelle atteinte à l'intégrité territoriale de l'Ukraine". Le chef des forces armées britanniques, Nick Carter, a déclaré que l'armée devait se tenir prête à une guerre avec la Russie et qu'un groupe de travail de 600 hommes des forces spéciales britanniques était en train d'être déployé en Ukraine.

Mais en cas d'invasion de l'Ukraine par la Russie, que pourrait réellement faire la communauté internationale ? "Je ne vois pas trop ce que pourrait faire les Occidentaux. C'est aussi un des objectifs de Poutine : montrer les limites du soutien européen", estime Isabelle Facon. Elle ajoute : "On peut imaginer que l'UE se dirait profondément préoccupée par la situation, appellerait à la désescalade, il y aurait probablement un renforcement des capacités de l'Otan dans les zones sensibles comme en mer Noire, des sanctions économiques encore plus fortes, mais j'imagine mal les Occidentaux se lancer dans une aventure militaire sachant que la Russie est une puissance nucléaire".

Publié dans Articles de Presse

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