Crise migratoire : qui est Alexandre Loukachenko, le président qui verrouille le pouvoir en Biélorussie depuis vingt-sept ans ?

Publié le par franeinfo par Marie-Violette Bernard France Télévisions

Le dirigeant est accusé d'orchestrer une crise migratoire à la frontière avec l'Union européenne, en représailles de sanctions occidentales contre son régime autoritaire.

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko lors d'une conférence de presse à Moscou, en Russie, le 9 septembre 2021. (AFP)

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko lors d'une conférence de presse à Moscou, en Russie, le 9 septembre 2021. (AFP)

Il poursuit son bras de fer avec l'Union européenne. Alexandre Loukachenko, l'indéboulonnable président à la tête de la Biélorussie depuis vingt-sept ans, est accusé par Bruxelles d'organiser une crise migratoire à la frontière avec la Pologne. Les Européens, qui ne reconnaissent pas sa réélection en 2020, voient dans cette stratégie une tentative de les forcer à reprendre les relations avec Minsk. "Aujourd'hui, plusieurs dirigeants se disent choqués par ces pratiques dictatoriales. Mais cela fait trente ans que l'opposition répète qu'Alexandre Loukachenko est un homme malade de pouvoir", regrette Alice Syrakvash, Biélorusse exilée en France depuis plus de quinze ans.

Né dans le nord du pays d'une mère fermière et d'un père inconnu, Alexandre Loukachenko a d'abord fait carrière dans l'agriculture, dirigeant des fermes d'Etat, rappelle Libération. Elu député en 1990, il fait "partie de ceux qui voient d'un mauvais œil la disparition de l'URSS", explique à franceinfo Alexandra Goujon, maîtresse de conférence à l'université de Bourgogne. C'est pourtant en "discréditant les communistes restés au pouvoir" qu'il fait campagne pour la présidentielle en 1994. Alors que l'ex-bloc soviétique est en pleine transition vers le capitalisme, il "dénonce la corruption et l'enrichissement personnel des élites politiques en place depuis l'indépendance du pays", poursuit la politologue.

    "Pendant la campagne, il apparaît comme un homme simple, qui s'exprime comme le peuple de la campagne et se présente pour maintenir la stabilité." Andreï Vaitovich, journaliste à franceinfo

A cette époque, Alexandre Loukachenko est "réellement populaire", note Andreï Vaitovich, journaliste et réalisateur franco-bélarusse (il préfère cette appellation au terme "biélorusse", privilégié en France). "Dans ma famille, comme dans beaucoup d'autres, on dit qu'on a vraiment voté pour lui une seule fois, en 1994." L'année qui voit l'ancien communiste élu président de la Biélorussie à tout juste 40 ans, et avec plus de 80% des voix.

"J'ai donné des ordres pour que le score soit d'environ 80%"

Une fois au pouvoir, Alexandre Loukachenko s'arrange pour ne plus le quitter. Dès 1996, il obtient la prolongation de son mandat par référendum, dissout le Parlement et s'assure que l'opposition n'y siège plus. "Il y a tellement de fraudes qu'on peut dire que les députés sont nommés, et non élus", s'insurge Andreï Vaitovich. Les médias indépendants sont bâillonnés. Les opposants à "Batka" ("père", en biélorusse) sont muselés, privés d'accès aux médias ou s'évanouissent. "Trois hommes politiques et un journaliste sont 'portés disparus' depuis la fin des années 1990", rappelle le journaliste, pour qui il ne fait aucun doute qu'ils ont été assassinés.

    "Depuis 1996, l'opposition n'existe plus dans aucune institution en Biélorussie, y compris au niveau local." Alexandra Goujon, politologue à franceinfo

Un nouveau référendum, au début des années 2000, supprime toute limite au nombre de mandats présidentiels. De toute façon, Alexandre Loukachenko est systématiquement réélu avec plus de 80% des voix, scrutin après scrutin. "En 2001, j'étais observatrice dans un bureau de vote à Minsk et j'ai été témoin de fraude. Je l'ai signalé à mon supérieur, qui a réussi à porter le dossier devant un tribunal. C'est comme ça que j'ai été fichée par le régime", se souvient Alice Syrakvash, qui s'est installée en France peu après, "par peur de finir en prison".

Dans un pays où les sondages indépendants sont interdits, les accusations de fraudes n'inquiètent pas Alexandre Loukachenko. En 2006, il reconnaît même volontiers que les résultats des élections sont falsifiés, rappelle Le Figaro : "J'ai donné des ordres pour que le score ne soit pas de 93%, mais d'environ 80%. Parce que plus de 90%, ça ne passe pas psychologiquement."

"Le dernier dictateur d'Europe"

En parallèle, la répression de l'opposition est systématique. Lorsqu'un mouvement de contestation tente de protester contre l'ordre établi, en 2010, il est enrayé avec violence. "Depuis vingt-cinq ans, les partis politiques sont interdits de participer aux élections et les candidats sont emprisonnés, pour éviter toute alternance à la tête du pays, décrypte Alexandra Goujon. Même au sein du régime, Alexandre Loukachenko empêche toute autre figure politique d'émerger. On est dans une personnalisation extrême du pouvoir, avec des médias d'Etat qui ne parlent que de lui." 

Face aux fraudes et atteintes répétées à l'Etat de droit, l'Occident prend des sanctions contre Minsk, qui se retrouve progressivement isolée sur la scène internationale. Et Alexandre Loukachenko se voit qualifié de "dernier dictateur d'Europe" par la secrétaire d'Etat américaine Condoleeza Rice, en 2005. "Il existe d'autres régimes autoritaires en Europe, comme la Russie ou la Turquie, nuance Alexandra Goujon. Mais contrairement à ces pays, la Biélorussie n'est pas membre du Conseil de l'Europe, ce qui prive ses citoyens de déposer des recours devant la Cour européenne des droits de l'homme. Elle n'a pas non plus de moratoire sur la peine de mort."

Pour Andreï Vaitovich, les valeurs d'Alexandre Loukachenko sont "à l'opposé de celles de l'Occident". Le journaliste assure que le président biélorusse n'a d'autre programme politique que son maintien au pouvoir. "A ce titre, un rapprochement avec l'Union européenne – qui impliquerait un respect du processus démocratique et des élections libres – le mettrait en danger", abonde Alexandra Goujon. C'est notamment ce qui explique la relation privilégiée entre Minsk et Moscou. "Aujourd'hui, Alexandre Loukachenko est considéré comme un chef d'Etat illégitime par Bruxelles, souligne Andreï Vaitovich. Il est donc obligé de se tourner vers l'Est. Et l'Est, c'est Vladimir Poutine."

Les présidents biélorusse et russe, Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine, lors d'une croisière sur la mer Noire, le 29 mai 2021. (SERGEI ILYIN / SPUTNIK / AFP)

Les présidents biélorusse et russe, Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine, lors d'une croisière sur la mer Noire, le 29 mai 2021. (SERGEI ILYIN / SPUTNIK / AFP)

"Un peu parananoïaque", le président biélorusse se méfie néanmoins de Moscou, pointe Alexandra Goujon. "La Russie est bien plus puissante. Or il refuse d'être complètement sous la coupe de sa voisine, car il a besoin de garder le contrôle sur son pays."

"Comme dans un pays en guerre"

Ce contrôle semble sur le point de s'effriter lors de l'élection présidentielle d'août 2020, durant laquelle "Alexandre Loukachenko commet une erreur", selon la politologue. Il autorise la candidature de Svetlana Tikhanovskaïa, une ancienne professeure et mère au foyer qui se présente à la place de son mari emprisonné. "Il a pensé qu'une femme ne pourrait pas mobiliser les électeurs", poursuit Alexandra Goujon. Grave erreur de calcul. "Beaucoup se sont identifiés à Svetlana Tikhanovskaïa parce qu'elle défendait une cause simple : la liberté d'un proche, qui dépendait étroitement d'un retour à la démocratie", estime Alice Syrakvash. 

La candidate de l'opposition promet de nouvelles élections et, "dans un pays privé de pluralité d'opinion depuis vingt-sept ans déjà, cela réunit facilement les partisans de tous bords politiques", relève la Biélorusse installée à Paris. Mais Alexandre Loukachenko (que certains opposants surnomment désormais "le cafard") ne change pas de tactique : "Il a recours à la fraude électorale et annonce sa victoire avec, une fois encore, 80% des voix", résume Alexandra Goujon. Cette fois, la contestation ne touche pas seulement les élites et les villes. Le mouvement, massif, gagne tout le pays. La répression également.

Des policiers frappent un manifestant lors d'un rassemblement dénonçant les résultats de l'élection présidentielle en Biélorussie, le 23 septembre 2021, à Minsk. (MIKHAIL VOSKRESENSKIY / SPUTNIK / AFP)

Des policiers frappent un manifestant lors d'un rassemblement dénonçant les résultats de l'élection présidentielle en Biélorussie, le 23 septembre 2021, à Minsk. (MIKHAIL VOSKRESENSKIY / SPUTNIK / AFP)

"On se serait cru dans un pays en guerre", témoigne Andreï Vaitovich, qui a couvert les événements. Les manifestations anti-Loukachenko sont dispersées avec violence. Durant trois jours, début août 2020, internet est coupé, privant la population d'informations et de moyens de communication. "Des milliers de personnes cherchaient leurs proches, ignorant qu'ils avaient été arrêtés. Lorsque ces manifestants ont été libérés, on a découvert, à leurs bleus et blessures, qu'ils avaient été torturés."

    "En 2020, Alexandre Loukachenko a passé une nouvelle ligne rouge. Il ne cache plus sa violence, ni son cynisme." Andreï Vaitovich, journaliste à franceinfo

L'opposante Svetlana Tikhanovskaïa est contrainte à l'exil, comme des dizaines de milliers d'autres Biélorusses, "médecins, étudiants, ouvriers ayant participé à des grèves..." Pour ceux qui restent, "le quotidien est fait de peur, la peur d'être dénoncés ou arrêtés juste pour avoir consulté un site d'opposition", déplore Alice Syrakvash. 

Même les Biélorusses en exil craignent des représailles. En mai 2021, Minsk fait dérouter un avion de ligne pour arrêter un opposant au régime, Roman Protassevitch. Bruxelles répond par de nouvelles sanctions. Selon les Occidentaux, l'autocrate s'est vengé de ces dernières mesures en organisant depuis l'été un afflux de migrants aux portes de l'UE. "La stratégie d'Alexandre Loukachenko est de diviser pour mieux régner : diviser sa population ou, dans cette crise, diviser les Européens sur la réponse à y apporter, confirme Andreï Vaitovich. Depuis un an, il montre que la vie humaine n'a aucune valeur à ses yeux, qu'il s'agisse de migrants ou des Bélarusses. L'unique chose qui l'intéresse, c'est le pouvoir."

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article