La tribu de Joséphine Baker

Publié le par Le Point par François-Guillaume Lorrain

D’où venaient-ils ? Que sont-ils devenus ? L’un de ses douze enfants, Brian, nous emmène dans cette incroyable famille qui fit les beaux jours de la presse.

La tribu de Joséphine Baker

Cela commença en 1953. Plus de dix ans avaient passé depuis sa fausse couche à Casablanca fin 1941, qui l’avait laissée dans l’incapacité d’avoir un enfant. Quand Joséphine Baker forme un nouveau couple avec le jazzman violoniste Jo Bouillon, naît l’idée d’un « petit Unesco privé ». Le siège ? Le château des Milandes, acquis avant la guerre dans le Périgord. Cette constellation d’enfants, douze au total, va prendre forme au fil des ans, des tournées, des contacts, des coups de cœur. Douze apôtres ; ni saints ni salopards, comme s’amuse à le préciser l’un des douze, Brian Bouillon-Baker, dans l’ouvrage qu’il consacre à cette tribu, Joséphine l’universelle (éd. du Rocher).

Cela commença donc en 1953 au Japon. Chez son amie Mme Sawada, membre de l’illustre clan des Mitsubishi, qui avait ouvert à Tokyo le plus grand orphelinat d’Asie, où, dans l’immédiat après-guerre, il ne manquait pas d’enfants. Le premier s’appelle Akio (même si on le connaissait aussi sous le nom de Yamamoto), il est coréen et bouddhiste. Après avoir été dans l’hôtellerie, puis la banque, près de Paris, il s’apprête à revenir s’installer près du château des Milandes.

Le même jour de 1953, Baker choisit un petit Japonais shintoïste, Teruya, que dans la famille on appellera Jeannot. Il a travaillé toute sa vie comme paysagiste pour les parcs de la SBM, la Société des bains de mer de Monaco, où la princesse Grace avait apporté son aide en 1970 à la chanteuse.

Colombie, Finlande, France et Algérie

1954 : Joséphine part chanter en Colombie, à Bogotá. Elle demeure quelque temps dans le pays, se renseigne. On lui parle d’un village et d’une famille dont le dernier-né pourrait être adopté. Luis devient ainsi le numéro 3 : il a exercé dans les assurances puis a pris sa retraite à Menton.

Le plus globe-trotter de tous arrive en 1955 : il s’appelle Jari, il vient de Finlande, où Joséphine est allée aussi en tournée. La Finlande n’autorise pas les adoptions, mais rien ne résiste à Joséphine. Jari rejoint les Milandes. Il ira prendre en main un restaurant en Argentine avant de filer vers New York, où il est le numéro deux d’une table nommée… Chez Joséphine.

Retour en France. La logique voudrait en effet qu’il y ait tout de même aussi de petits Français. Bienvenue à Jean-Claude, petit Parisien, qui a passé sa vie dans les sociétés de production télé. Le numéro 2 est nommé Moïse. Joséphine, qui n’hésitait pas à enjoliver pour donner plus de cachet international à sa tribu, lui fera croire qu’il venait d’Israël. Devenu adulte, il enquêtera et apprendra que sa mère, tombée enceinte, était de Clichy-la-Garenne. Moïse est le seul des douze enfants qui ne soit plus en vie, décédé précocement d’un cancer.

Les suivants viennent d’Algérie. On est en 1957, la chanteuse est en tournée dans Alger encore française. La guerre a éclaté trois ans auparavant, le petit Brahim, un an, a été mis à l’abri des bombardements qui ont visé Orléansville (Chlef) : fellaghas et armée française en ont fait leur terrain d’affrontement. Les parents de Brahim meurent. Ce soir-là, quand Joséphine visite l’orphelinat algérois, il fut, nous confie-t-il, le seul des bébés à ne pas dormir et à la regarder. Adjugé. Brahim devient Brian. Après avoir été chroniqueur sportif pour L’Équipe et France Football, il suit des cours de théâtre et intègre le Conservatoire avant d’être comédien et doubleur. Il est le seul à avoir transgressé l’interdit maternel de ne pas embrasser la vie artistique.

Des rêves professionnels

Car Joséphine Baker avait pour chacun des douze enfants des projets, des rêves professionnels bien établis, qui furent rarement réalisés. Brian est aussi celui qui s’est investi le plus dans la panthéonisation de sa mère, membre du comité. Décrété musulman par Joséphine, il ne le restera guère, croyant davantage au Mektoub, au destin. « Elle nous avait attribué une religion à chacun en nous laissant libres quand nous serions adultes. »

Le même jour de 1957, la chanteuse, qui vient aussi chercher un enfant pour sa sœur Margaret, craque pour une petite fille, qu’elle prénomme Marianne en hommage à la République française. Celle-ci travaille encore dans un cabinet médical à Sevran.

Koffi est le neuvième. Joséphine l’a trouvé en Côte d’Ivoire, au cours d’une nouvelle tournée. Cet Ivoirien de la tribu baoulé était promis à un rituel sacrificiel. Il vit aujourd’hui en Argentine, où il tient un salon de thé.

Le suivant, comme Luis, arrive d’Amérique du Sud, du Venezuela, suite à une nouvelle tournée, où une famille lui confie l’un des siens. Tara habite à Saint-Étienne, il y a exercé une profession solide telle que Joséphine Baker en souhaitait pour ses enfants : inspecteur des impôts.

Noël a été trouvé la veille du réveillon. Près d’une poubelle à Saint-Ouen. La chanteuse, qui a appris son histoire par la presse, le retrouve et l’adopte à son tour. Atteint d’une schizophrénie à l’adolescence, il est aujourd’hui en foyer à Paris.

Stellina, la douzième et dernière, adoptée en 1964, a peut-être le destin le plus singulier. Elle naît aux Milandes, où une amie de Joséphine est venue cacher sa grossesse. Il s’agit d’une princesse marocaine, mais pour protéger son anonymat, sa mère adoptive ne lui révélera pas ses origines, la faisant passer pour une Italienne. C’est par hasard, bien plus tard, que Brian, discutant lors d’une soirée à New York avec un producteur ami de sa mère, apprendra la vérité, qu’il partagera avec l’intéressée, qui est allée vivre en Italie, près de Venise. Épouse d’un commandant de bord, elle a travaillé comme hôtesse de l’air à Alitalia.

Gageons que la réunion de ces enfants le 30 novembre au Panthéon donnera lieu à de touchantes photos de famille.

Publié dans Articles de Presse

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