Election présidentielle 2022 : quand le lobby de la chasse accourt auprès des candidats en campagne

Publié le par franceinfo par Clément Parrot France Télévisions

Comme à l'approche de chaque élection présidentielle, les chasseurs cherchent à faire entendre leur voix et se rapprochent des divers candidats afin de défendre cette activité de loisir.

Les chasseurs s'activent pour faire valoir leurs intérêts auprès des candidats à l'élection présidentielle 2022. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Les chasseurs s'activent pour faire valoir leurs intérêts auprès des candidats à l'élection présidentielle 2022. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

"Yannick Jadot a commis une erreur", lance dans un grand sourire le lobbyiste Thierry Coste. En proposant, le 29 octobre, de mettre fin aux chasses "cruelles" et d'interdire la pratique de cette activité le week-end et pendant les vacances scolaires, le candidat écologiste à la présidentielle a déclenché l'ire des chasseurs. "Il reproduit la même erreur que Dominique Voynet [ancienne ministre de l'Environnement] au début des années 2000. Il va unir les chasseurs en leur tapant dessus", estime le conseiller politique de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), en terminant son expresso, dans un café du 7e arrondissement de Paris où il a ses habitudes.   

Rompu à l'exercice du jeu d'influence, cet ancien agriculteur se revendique aussi "conseiller ruralité" officieux du président de la République. "Je le conseille à titre personnel et amical, mais je ne suis pas dans l'organigramme de l'Elysée", précise-t-il. L'homme se vante quand même d'avoir murmuré à l'oreille des quatre derniers présidents, de Jacques Chirac à Emmanuel Macron en passant par Nicolas Sarkozy et François Hollande. En démissionnant, en 2018, de son ministère de la Transition écologique, Nicolas Hulot avait d'ailleurs dénoncé la présence de ce lobbyiste lors d'une réunion sur la chasse à l'Elysée.

"Jadot commet une erreur et on s'est dit 'autant en profiter', d'ailleurs notre base nous demande de réagir", poursuit le chasseur. Depuis plusieurs jours, les adeptes de la chasse se sont donc déployés dans les médias pour dire tout le mal qu'ils pensaient de la proposition du candidat EELV. Yannick Jadot "surfe sur la peur des gens de façon totalement démagogique", a par exemple estimé le 2 novembre dans Le Figaro Willy Schraen, président de la FNC.

Des rencontres, de Fabien Roussel à Eric Zemmour 

Les chasseurs n'échappent pas aux questions sur les récents accidents impliquant des promeneurs ou des automobilistes, mais ils ne cessent de rappeler que ce type de drames est en baisse depuis vingt ans et que des efforts ont été réalisés en matière de sécurité. Pour porter ce message et tirer à vue sur les propositions écologistes, ils peuvent compter sur de nombreux relais politiques. Depuis le début de l'été, la FNC a entamé une tournée de rencontres avec les candidats déclarés ou putatifs à la présidentielle pour défendre les intérêts des chasseurs. "Avec Zemmour, ça s'est très bien passé. Avec Fabien Roussel [candidat du PCF] aussi, on a d'excellentes relations et on doit le revoir", glisse Thierry Coste. "Le président Schraen a rencontré un certain nombre de candidats, et il y aura sans doute d'autres rendez-vous à venir", confirme Nicolas Rivet, directeur général de la FNC.

Pour les candidats, la chasse aux voix a commencé et il leur est difficile de ne pas rencontrer des représentants de la ruralité. Au cœur de l'été, Michel Barnier est allé voir des chasseurs de gibier d'eau en baie de Somme. "Il va à la rencontre des acteurs du pays, donc il est normal de voir aussi les chasseurs", explique Daniel Fasquelle. Le maire du Touquet (Pas-de-Calais), ancien député et soutien de Michel Barnier pour la primaire des Républicains, a organisé une rencontre entre le candidat et son "ami" Willy Schraen. "On se bat ensemble depuis des années avec Willy, on préparait ensemble des amendements sur la chasse que je déposais à l'Assemblée", raconte l'élu LR.

    "Ce n'est pas un réservoir de voix qu'il (Michel Barnier) rencontre, mais des acteurs de la ruralité, des amoureux de la nature." Daniel Fasquelle, maire LR du Touquet à franceinfo

De son côté, Eric Zemmour a également rencontré Willy Schraen, mais il a aussi participé à un dîner avec des chasseurs. "Il a pu rappeler qu'il était pour le respect des traditions et des modes de vie de chacun, raconte Antoine Diers, porte-parole de l'association des amis d'Eric Zemmour. Il ne prend pas tout en bloc, mais il écoute. Il a conscience qu'il n'est pas le mieux placé sur ces questions, il est donc prêt à écouter pour finaliser ses propositions." Lors d'un récent déplacement à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques), le polémiste a en tout cas défendu "les chasses traditionnelles". 

"Pas de consignes de vote"

Pour parachever leur lobbying, les chasseurs ont prévu de faire passer un grand oral aux différents candidats lors de l'Assemblée générale de la FNC, les 21 et 22 mars 2022. "Les candidats à la présidentielle seront invités pour donner leur vision et leurs positions sur la chasse, explique Nicolas Rivet, directeur général de la FNC. On ne donnera pas de consignes de vote, mais l'objectif c'est d'informer sur les sensibilités des uns et des autres."

Du côté du Mouvement de la ruralité, mouvement politique de chasseurs ancré à droite, on attend le résultat du congrès de LR pour se prononcer. "Il est évident qu'on ne soutiendra pas Valérie Pécresse, qui a souvent tourné le dos à notre mouvement", a prévenu dans le JDD Eddie Puyjalon, qui semble plus enclin à s'entendre avec Xavier Bertrand ou Michel Barnier. Il révèle aussi avoir été contacté par Eric Zemmour mais nuance : "Il a fait une sortie sur la chasse à la glu il y a quelques mois qui ne m'a pas plu. Il va falloir qu'il précise son discours".

L'essayiste d'extrême droite tente de se rapprocher de la ruralité, car il sait qu'il peut, dans cet électorat, marquer des points vis-à-vis de Marine Le Pen. La candidate du RN avait pourtant développé en 2017 une stratégie de campagne autour du monde rural et de la "France des oubliés", mais "elle semble l'avoir oubliée", s'amuse le lobbyiste Thierry Coste.

    "Marine Le Pen s'est laissé embarquer par un courant animaliste, par les David Rachline, les Bruno Bilde... Ils sont plus 'chiens et chats', en mode 'Touche pas à mon animal'".  Thierry Coste, conseiller politique de la Fédération nationale des chasseurs à franceinfo

En mars, Marine Le Pen s'est déclarée contre la chasse à courre "à titre personnel". La phrase n'est pas passée inaperçue. "Et demain, ce sera quoi ? Elle sera contre la chasse au gibier d'eau ?", confiait récemment à franceinfo un chasseur du Crotoy (Somme).

La séduction et la menace

Pour les chasseurs, l'élection présidentielle est donc l'apogée d'un intense travail de lobbying mené jusqu'au sommet de l'Etat. Anne-Laurence Petel, députée LREM des Bouches-du-Rhône, membre du groupe sur la condition animale, n'était pas la première des cibles, mais elle a quand même reçu "une carte de vœu musical et un e-mail de Thierry Coste concernant les chasses traditionnelles". 

La députée constate une évolution des chasseurs, qui se dirigent vers "une com' à l'américaine", avec l'objectif de séduire l'opinion publique et de mettre fin à la caricature du chasseur aviné et bourru. "A l'Assemblée, ils ont fait venir récemment leur nouvelle égérie, Johanna Clermont, une jeune lobbyiste, qui pose dénudée ou dans des positions pas possibles sur les réseaux sociaux", illustre Anne-Laurence Petel. Au-delà du lobbying, la parlementaire dénonce "une espèce de pression sous-jacente via les électeurs sur les territoires" qu'elle a pu constater lors des élections municipales à Aix-en-Provence, après avoir signé une tribune sur la condition animale.

"Les lobbyistes sont à la fois dans la séduction et la menace électorale, du style 'on peut être partenaires, mais on peut aussi être ennemis, et si on est ennemis, ça peut très mal se passer'", explique le député LREM Jacques Maire, qui garde un très mauvais souvenir du lobby de la chasse lors de son passage au ministère de l'environnement en tant que directeur de cabinet de Dominique Voynet.

"Emmanuel Macron est un homme sous influence"

Pour exercer cette pression, les chasseurs jouent sur leur poids électoral, réel ou supposé. Thierry Coste évoque ainsi le chiffre de quatre millions de pratiquants. "On a un million de permis, mais on a un turnover important. La chasse n'est pas leur filtre exclusif pour voter, mais ils sont sensibles à la question, surtout face à des propositions extrêmes comme celles de Jadot", estime-t-il.

"Willy Schraen a réussi à vendre à Macron son lobbying de trois à quatre millions de chasseurs, mais on n'y croit pas", répond Matthieu Orphelin, porte-parole de Yannick Jadot, qui préfère s'appuyer sur les enquêtes d'opinion montrant des Français désireux d'un meilleur encadrement de cette pratique. Selon un sondage Ipsos de 2018, 19% des Français seulement sont favorables à la chasse. "Tous les chasseurs ne votent pas comme le souhaite Willy Schraen. Et ce dernier ne représente pas l'ensemble des pratiquants, certains disent qu'ils se sentent mal représentés par ses excès permanents", assure le député.

    "Willy Schraen a la force et la place que lui donne Emmanuel Macron." Matthieu Orphelin, porte-parole de Yannick Jadot à franceinfo

"Le président de la République a dit 'oui' à toutes les demandes des chasseurs", constate l'élu ex-LREM. "Emmanuel Macron est un homme sous influence des lobbys, particulièrement du lobby de la chasse", estime aussi sur BFMTV Yannick Jadot. Le chef de l'Etat, originaire de la Somme, a en tout cas mis en place une stratégie pour séduire le monde rural et s'éloigner de l'image de "président des villes", en s'appuyant sur le monde de la chasse. "Globalement, Emmanuel Macron a fait des choses qu'aucun président de la République n'a faites pour la chasse jusqu'ici", s'est d'ailleurs félicité Willy Schraen sur Sud Radio. 

Baisse du prix du permis et sorties pendant le confinement

Quand le conseil d'Etat annule plusieurs autorisations de chasse d'oiseaux (grives, merles noirs, vanneaux...) délivrées par le ministère de la Transition écologique, la FNC travaille avec le gouvernement pour rédiger de nouveaux arrêtés. Ces derniers ont également été suspendus fin octobre, mais l'épisode a permis à Emmanuel Macron de montrer qu'il se battait pour les chasseurs. "Cela fait des années que le lobby de la chasse est entendu par les gouvernements successifs", s'inquiète sur franceinfo Muriel Arnal, présidente de One Voice, une association qui se bat pour la protection des animaux.

    "C'est inquiétant de voir qu'un lobby a un tel pouvoir en France, encore." Muriel Arnal, présidente de l'association One Voice sur franceinfo

"Pendant le confinement, les chasseurs étaient les seuls à sortir, les enfants ne le pouvaient pas", illustre la fondatrice de One Voice. Les chasses ont en effet été autorisées pendant les confinements, pour "éviter un accroissement des dégâts faits aux cultures, aux forêts et aux biens par une prolifération des populations de grand gibier". "Je peux vous dire que le président n'est pas là pour faire des cadeaux. Il écoute les chasseurs, comme les pêcheurs, comme les footballeurs... Et quand des mesures permettent d'améliorer la pratique, la sécurité, et bah il écoute", réplique le sénateur LREM François Patriat, ami de Thierry Coste à qui il a présenté Emmanuel Macron. 

Reste que les arbitrages favorables obtenus par les chasseurs pendant la pandémie sont, avec la baisse du prix du permis national de chasse, l'une des fiertés du lobbyiste Thierry Coste. "Emmanuel Macron a engagé des réformes de fond pendant le quinquennat et a apporté beaucoup de preuves d'amour aux chasseurs."

Publié dans Articles de Presse

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