Exposition: à Roubaix, un troublant face-à-face avec Jawlensky

Publié le par Le Figaro par Eric Biétry-Rivierre

REPORTAGE - La France redécouvre cet expressionniste honni des nazis mais qui, jusqu’à sa mort en 1941, aura œuvré en maître moderne de l’icône.

«Autoportrait avec haut-de-forme» (1904) d’Alexej von Jawlensky. Roberto Pellegrini/Photographie : Alexej von Jawlensky-Archiv/S.A.,Muralto/Switzerland

«Autoportrait avec haut-de-forme» (1904) d’Alexej von Jawlensky. Roberto Pellegrini/Photographie : Alexej von Jawlensky-Archiv/S.A.,Muralto/Switzerland

Après avoir été montée à Madrid (Fondation Mapfre) puis à Marseille (Musée Cantini), l’exposition consacrée à l’œuvre d’Alexej von Jawlensky se termine en apothéose dans les vastes et colorés volumes du musée La Piscine à Roubaix.

Près de 130 huiles ou dessins: il n’y a plus de raisons d’ignorer le travail de cet artiste rare en France, à ranger parmi les expressionnistes allemands bien qu’il soit né dans la Russie impériale (en 1864) et ait été formé d’abord à Moscou puis à l’Académie de Saint-Pétersbourg.

Membre du groupe munichois d’avant-garde Nouvelle Association des artistes, bientôt refondé en Cavalier bleu (Blaue Reiter), et dans le sillage de Kandinsky, Jawlensky prône l’intériorité par des formes et des couleurs pures. Un Franz Marc ou un Emil Nolde comptent parmi ses amis. Il communie avec eux dans une même palette. Tout comme avec Paul Klee, présent ici par l’entremise de sa Vieille Fille (portrait de Galka Scheyer) de 1932. Côté français, il n’ignore rien des nabis et figure à Paris au Salon d’automne de 1905, celui des fauves. Ainsi avance-t-il de conserve ou en liaison soutenue avec Matisse, et encore Marie Laurencin, Derain, Vlaminck, Sonia Delaunay, Jean Arp ou Georges Rouault dont le Christ aux outrages de 1912, exposé ici, semble frère des siens.

«Tête de jeune fille (1918)», d’Alexej von Jawlensky. Roberto Pellegrini/Alexej von Jawlensky-Archiv S.A., Muralto/Collection particulière

«Tête de jeune fille (1918)», d’Alexej von Jawlensky. Roberto Pellegrini/Alexej von Jawlensky-Archiv S.A., Muralto/Collection particulière

Les premières salles sur cet homme rencontré avec Autoportrait avec haut-de-forme de 1904 révèlent un héritier de Van Gogh et de Cézanne. Touche large, grasse, couleurs d’emblée criardes. Danseuse espagnole pourrait être un van Dongen. Les paysages alternent avec des natures mortes (voir l’atypique Table noire de 1909) et surtout avec des portraits jusqu’à ce que le motif du visage occupe tout l’espace.

Les nuances charment

Car, après la Grande Guerre, Jawlensky va travailler des années durant, obsessionnellement et méthodiquement, à en percer le secret. Cela donne de magnifiques et délicates variations qu’un accrochage par séries rend parfaitement compréhensible. Un exploit car d’habitude ces petits formats (la plupart ne dépassant pas les 18 x 13 cm) se trouvent éparpillés un peu partout dans le monde. Chacun est installé individuellement dans sa niche éclairée, ce qui permet d’apprécier l’œuvre en soi et aussi par rapport aux autres.

Dès lors, à la contemplation de ces séries, deux grands tendances a priori contradictoires s’éclairent. Le visage selon Jawlensky est à la fois particulier et commun. Le voilà de plus en plus focalisé, épuré, schématisé à la manière des arts populaires. Cette symétrie simple supportant des propositions de couleurs arbitraires. Ainsi, l’artiste ne garde plus que la force du signal. En même temps, le travail n’est jamais tout à fait le même donc, au fond, ce sont les nuances qui charment. «Le visage hante toute l’œuvre de Jawlensky, assure le commissaire historien de l’art Itzhak Goldberg. Mais, après guerre, la représentation de l’individu l’intéresse bien moins que la mystique à atteindre par le jeu combinatoire des couleurs et des textures sur le schéma de la tête ou de la face.»

    Je fus touché par la grâce, comme l’apôtre Paul lors de sa conversion. Ma vie fut complètement bouleversée. À partir de ce jour, l’art a été ma seule passion, mon saint des saints, et je m’y suis consacré corps et âme Alexej von Jawlensky

Faces d’abord ovales, déjà sans âge ni sexe. Puis U coiffé d’un triangle. Avec, au centre, peu à peu, les yeux. Ils ont été longtemps d’immenses amandes à pupilles noires, et maintenant se ferment. Clos, sages, méditatifs. La ligne qu’ils forment coupant celle, verticale, du nez, voilà une croix. Elle renvoie bien sûr à la foi chrétienne. Mais également, par son dépouillement, à l’ascèse bouddhique ou byzantine. En somme on pourrait dire sans trop exagérer que Jawlensky a réinventé l’icône, retrouvant son principe sacré. C’était d’ailleurs dans une église polonaise, devant une Vierge miraculeuse recouverte d’or, de corail, de perles et de diamants, qu’enfant il avait éprouvé sa première émotion esthétique. «J’avais compris que la grande peinture n’était possible qu’en ayant un sentiment religieux», affirmera-t-il rétrospectivement. À suivi, en 1880, une seconde expérience fondatrice: une visite à l’Exposition universelle à Moscou. Elle tourne à la révélation: «Je fus touché par la grâce, comme l’apôtre Paul lors de sa conversion. Ma vie fut complètement bouleversée. À partir de ce jour, l’art a été ma seule passion, mon saint des saints, et je m’y suis consacré corps et âme.»

Même si ce travail a été qualifié dès 1933 d’«art dégénéré» par des nazis qui lui ont interdit dès lors d’exposer ; même si la polyarthrite rhumatoïde l’a handicapé de plus en plus lourdement, jamais Jawlensky n’a abandonné sa quête. Après ses séries «Têtes mystiques» et «Faces du Sauveur» des années 1917-1923 ; après ses «Têtes géométriques» des années 1924-1933, sont encore venues, de 1933 à la fin, des «Méditations». Plus d’un millier au total! Car ce dont on se délecte à Roubaix n’est qu’un choix très restreint quoique éloquent d’un art aussi têtu qu’entêtant.

« Alexej von Jawlensky (1864-1941): la promesse du visage », à La Piscine, Musée d’art et d’industrie André Diligent, Roubaix (59), jusqu’au 6 février. Catalogue Gallimard, 297 p., 29 €. Tél.: 03 20 69 23 60. www.roubaix-lapiscine.com

Vingt années d’un grand bain de culture

Le musée situé au cœur de Roubaix s’appelle La Piscine car il y a vingt ans, pari était lancé d’installer les riches collections de l’ancienne capitale de la filature dans des bains publics Art déco, courageusement préservés et magnifiquement réhabilités. Pari largement gagné puisque des 80.000 visiteurs annuels espérés à l’origine on en est à une moyenne de 200.000. «Cela avec des pointes enregistrées lors des expositions Picasso, Chagall ou Degas», note Bruno Gaudichon, directeur depuis l’origine. Et de rappeler également l’extension ouverte en 2018, véritable aile supplémentaire dévolue à la sculpture moderne, à l’histoire de la ville et à ses artistes.

Pour marquer ces vingt ans, outre la rétrospective Jawlensky, sont rappelés sur place les moments les plus forts, les quelque 250 expositions tenues, les acquisitions, les souvenirs et les rencontres. On y mentionne que l’enfant Bernard Arnault, futur patron de LVMH et future troisième fortune mondiale, a appris à nager à cet endroit. Là que Robert De Niro était venu y voir une présentation des œuvres de son père.

Là encore que Carolyn Carlson a dansé, de même que des derviches de Damas. Le long du grand bassin intérieur serti des tesselles bleu et or, Francis Cabrel a chanté, tout comme Julien Clerc (pour les 70 ans des congés payés).

À voir aussi sur place: les peintures figuratives de l’Allemande Susanne Hay (1962-2004) qui ont pour cadre une piscine ou des douches…

Publié dans Articles de Presse

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