Menacée à ses frontières par la Russie, l’Ukraine de nouveau sous pression

Publié le par Libération par Stéphane Siohan

Alors que la Russie poursuit ses mouvements de troupes aux frontières de l’Ukraine, le président Volodymyr Zelensky a appelé à des «négociations directes» avec Moscou, tandis que Vladimir Poutine dresse de nouvelles «lignes rouges» en face de l’Otan.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, à Kiev, le 1er décembre. (Presidency of Ukraine / Anadolu Agency via AFP)

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, à Kiev, le 1er décembre. (Presidency of Ukraine / Anadolu Agency via AFP)

Après le coup de chaud du printemps, voici venue la passe d’armes de l’automne. L’Ukraine et la Russie sont de nouveau proches du précipice alors que, depuis un mois, les informations circulent sur la présence de dizaines de milliers de soldats russes à la frontière de l’Ukraine. L’Otan et les Etats-Unis sonnent l’alarme sur les velléités d’invasion de la Russie cet hiver. Mais de son côté, le Kremlin répond froidement et met en place de nouvelles «lignes rouges» face à toute forme d’extension orientale de l’OTAN.

C’est un article du Washington Post du 30 octobre, basé sur des sources officielles, qui a révélé les nouvelles manœuvres russes. D’abord prudente, l’Ukraine s’est rangée derrière la position américaine, et, mardi, le ministre des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, a déclaré que «la Fédération de Russie a déployé environ 115 000 soldats, des tanks, de l’artillerie, des systèmes électroniques, des unités navales et aériennes tout le long des frontières ukrainiennes ainsi que dans les régions occupées du Donbass et de la Crimée».

«Faire payer un prix élevé»

Dans le Donbass, la situation semblait pourtant figée, même si les accrochages sont devenus plus intenses et meurtriers qu’au printemps. Seulement, le 26 octobre, à Hranitne, un épisode anodin a changé la donne stratégique : après que les pro-russes ont bombardé au 122 mm les positions ukrainiennes, tuant un soldat, l’armée ukrainienne a riposté et détruit la pièce d’artillerie russe, en engageant pour la première fois au combat un drone d’attaque Bayraktar TB2, de fabrication turque, récemment acquis auprès d’Ankara. Le Kremlin n’a pas aimé.

Le 20 novembre, le chef du renseignement militaire ukrainien, Kyrylo Budanov, a déclaré que la Russie envisageait une invasion territoriale massive de l’Ukraine, «fin janvier ou début février», par l’est, mais aussi au nord, par la frontière biélorusse et sur le littoral de la mer Noire. Dans ce contexte délétère, c’est surtout dans l’arène diplomatique que les esprits s’échauffent, alors que mardi et mercredi s’est tenue à Riga une réunion des ministres des Affaires étrangères des pays de l’Otan. «Nous ne savons pas si le président Poutine a pris la décision d’une invasion, mais nous savons qu’il est en train de mettre en place la capacité de le faire rapidement, a déclaré le secrétaire d’Etat américain, Anthony Blinken. Nous sommes prêts à faire payer à la Russie un prix élevé si elle passe à l’offensive, notamment par une série de mesures économiques à impact élevé.»

«Négocier directement avec la Russie»

Mercredi, Vladimir Poutine a montré les muscles à son tour. «La menace à notre frontière occidentale augmente réellement, il suffit de voir comment les infrastructures militaires de l’Otan se rapprochent des frontières russes, c’est une situation très grave pour nous, a martelé le chef d’Etat russe. Nous allons insister sur l’élaboration d’accords concrets excluant toute future expansion orientale de l’Otan et le déploiement de systèmes d’armements qui constituent une menace tout près du territoire de la Russie

Mercredi, une certaine fébrilité semblait gagner Kiev, où le président Volodymyr Zelensky s’adressait aux parlementaires sur l’Etat de la nation, à l’occasion des trente ans du référendum du 1er décembre 1991, quand les Ukrainiens avaient voté à 92 % pour l’indépendance de leur pays. «Nous ne pourrons pas arrêter la guerre sans négocier directement avec la Russie, nous devons nous parler et ne pas avoir peur de nous dire la vérité», a déclaré Zelensky, la mâchoire crispée, visiblement nerveux.

Analyse

Depuis 2019, l’ancien comédien a appelé plusieurs fois à des rencontres avec Vladimir Poutine, pensant tirer son épingle du jeu lors d’un tête-à-tête. Mais c’est la première fois qu’il évoque aussi précisément un processus avec l’Etat russe en tant que tel. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, qui doit rencontrer Antony Blinken ce jeudi à Stockholm lors d’un sommet de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), lui a sèchement intimé de reconnaître au préalable les Républiques populaires (séparatistes) de Donetsk et de Louhansk : la ligne rouge ukrainienne.

«Nouvelle forme de partenariat»

Le processus de paix dit de Normandie, mis en place en 2014 par Paris et Berlin, semble quasi enterré, et Zelensky a décoché mercredi une flèche aux Européens, qu’il accuse de «faire semblant de soutenir l’indépendance de l’Ukraine». Pendant ce temps, les Américains n’ont pas hésité à livrer 80 tonnes de munitions le 14 novembre, et les Britanniques ont signé le 16 novembre un traité d’assistance avec l’Ukraine, à hauteur de 2 milliards d’euros, permettant à Kiev de renforcer sa flotte militaire dans la mer Noire.

Selon plusieurs sources, le Kremlin estimerait que la ligne rouge n’est plus l’adhésion formelle à l’Otan, mais «l’établissement d’une nouvelle forme de partenariat sécuritaire entre l’Occident et l’Ukraine», même en dehors de l’Otan. Or, désormais, 58 % des Ukrainiens sont favorables à une intégration à l’Otan, contre 30 % en 2013. Dans ce contexte, Volodymyr Zelensky marche sur une corde raide, et le moindre incident diplomatique ou militaire pourrait pousser le Kremlin à rebattre les cartes.

Publié dans Articles de Presse

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