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Affaire Martine Escadeillas : tuée par un amant éconduit il y a 35 ans ?

Publié le par Marianne

Le 8 décembre 1986, une jeune comptable de 24 ans disparaît à Ramonville, en banlieue toulousaine. Son corps n’a jamais été retrouvé. Mais trente-trois ans plus tard, l’un de ses amis de l’époque est arrêté et accusé de son meurtre. En détention préventive depuis trois ans, il sera jugé devant la cour d’assises en 2022.

Martine aurait presque 60 ans aujourd'hui... MAXPPP

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C’était il y a 35 ans. Martine aurait presque 60 ans aujourd'hui. Elle aurait probablement construit une famille et n’aurait pas autant manqué à ses frères et sœurs et ses parents, aujourd’hui décédés sans savoir ce qu’il lui est arrivé ce matin de décembre. Comme chaque jour à 7 h 45, ce 8 décembre 1986, la jeune secrétaire-comptable de 24 ans conduit son compagnon Thierry à l’arrêt du bus qui le mène à son travail. Elle revient ensuite chez elle pour se préparer avant de rejoindre son bureau. Elle gare sa voiture sur le parking de sa résidence, grimpe vers le troisième étage de l’immeuble où se situe son appartement puis s’évapore.

Dans l’après-midi, aux environs de 15 h 45, Simone, l’une de ses sœurs, inquiète qu’elle ne se soit pas présentée à son travail, se rend sur place. « Je ne sais pas ce qu’il s’est passé cette nuit, mais il y a du sang partout », lui lance la femme de ménage dans l’escalier. Paniquée, Simone fouille l’immeuble et dans une cave, elle fait une découverte inquiétante. Des bijoux cassés appartenant à sa sœur jonchent le sol tout près d’une importante flaque de sang. « On s’est dit qu’elle était morte », confie Nicole Escadeillas, son autre sœur, à Marianne.

Médiatisation

Aussitôt alertés, les gendarmes investissent l’appartement de Martine à Ramonville-Saint-Agne, commune de l'agglomération toulousaine. À l’intérieur, le fer à repasser est branché et le petit-déjeuner servi, comme si la jeune femme s’apprêtait à revenir d’un moment à l’autre. L’affaire est prise au sérieux et confiée à la gendarmerie. Les investigations de proximité permettent de recueillir le témoignage d’une voisine, un médecin dont le cabinet est installé dans l’immeuble. Elle affirme avoir entendu des cris vers 8 h 30 et vu dans la pénombre un homme trapu âgé d'une quarantaine d'années, atteint de calvitie. Un suspect qui aurait probablement agressé Martine sur son palier puis l’aurait poursuivie dans les escaliers et la cave, pensent les enquêteurs.

Les limiers inspectent alors l’environnement professionnel de la disparue à la recherche de cet homme, puis son entourage amical et personnel, en vain. Martine est une jeune femme dans la fleur de l’âge sans souci particulier. Elle fréquente Thierry depuis six ans, ils sont heureux. Autour d’eux, une bande d’amis avec laquelle le couple partage des soirées et une passion pour la moto. Des jeunes gens de leur âge au profil tout à fait banal. À la recherche de son corps, ils sondent aussi la Garonne et le canal du Midi sans résultat. Faute d’élément, le dossier est refermé trois ans plus tard, en novembre 1989. « Un coup dur » pour la famille qui reste active dans la recherche de la jeune femme. « On a fait appel à la presse pour parler d’elle. On a écouté des radiesthésistes. Ils nous ont même emmenés sur différents lieux où elle aurait pu être », explique Nicole Escadeillas.

Fausse piste

En 1995, ils participent à l’émission « Témoin numéro un » présentée par Jacques Pradel et diffusée sur TF1. Grâce à cette médiatisation nationale, l’affaire est relancée. Quelques jours plus tard, un homme se fait connaître et affirme avoir reconnu Martine dans un lieu de prostitution en Espagne. « On s’est accroché à cette piste, poursuit Nicole. On se rattachait à tout. » Malheureusement, c’est une fausse piste. L’espoir renaît en 1997 lorsque le tueur en série toulousain Patrice Alègre est arrêté. Au vu de ses crimes, la question de sa possible implication se pose, d’autant que la victime fréquentait un bar de la ville rose à la même époque que le tueur. Mais là encore, c’est un échec. Le dossier est à nouveau clôturé au grand dam de la famille de Martine.

En janvier 2016, l’affaire connaît un rebondissement inespéré lorsqu’une femme adresse un courrier au procureur de la République et désigne un suspect. « En 1986, Martine était une amie très proche. Je pense que le coupable est Joël B. Je pense qu’il était tombé amoureux de Martine Escadeillas », écrit-elle. Elle y explique que l’homme aurait pu être éconduit par la jeune femme ce qui aurait provoqué sa colère et entraîné le meurtre. Elle s’étonne que l’homme n’ait pas été suspecté plus tôt sachant qu’il avait fait preuve de peu d’« empathie » et qu’il avait soudainement quitté la région peu de temps après le drame. Le dossier est rouvert pour la troisième fois. Sur commission rogatoire, les gendarmes de la section de recherche de Toulouse enquêtent discrètement dans l'environnement amical et professionnel de l’homme de 55 ans, devenu père de deux enfants.

Ils découvrent alors que Joël B. avait démissionné de l'Éducation nationale après la disparition de Martine, alors qu'il venait d'être titularisé. Il s’était ensuite installé en Isère et aurait totalement changé de métier pour devenir menuisier. Là-bas, il avait fréquenté une jeune femme à qui il avait demandé de se coiffer et de se manucurer comme Martine Escadeillas. En audition, cette ex-compagne ajoute que Joël B. lui avait offert une petite montre avec un bracelet élastique doré et un cadran orné de perles en turquoise. Une photo d’un bijou équivalent est alors présentée à la famille de la disparue qui reconnaît immédiatement l’objet. « J’étais avec Martine le jour où elle a acheté cette petite montre au Pas de la Case, en Andorre, c’était deux semaines avant sa disparition », se souvient Nicole Escadeillas.

Logiciel Anacrim

En sus, les enquêteurs s’appuient sur les performances déjà avérées du logiciel Anacrim et y entrent toutes les informations recueillies depuis 1986. « On a repris les faits à travers le prisme de cette nouvelle hypothèse émise dans la lettre [dénonçant Joël B.] : à la fois pour les analystes criminels et à la fois pour nos comportementalistes, cette hypothèse-là paraissait particulièrement crédible », explique le colonel chargé de l'enquête. Cette fois-ci les pandores y croient, le juge et la famille aussi. Il est le meurtrier de leur sœur. « Trop de choses l’accablent ». Et son audition ne fait que confirmer leur conviction.

Arrêté en janvier 2019 sur son lieu de travail, Joël B. ne manifeste aucun étonnement, ni contestation. « C’est un homme peu confiant et très intériorisé. Cela ne préjuge en rien de sa culpabilité », explique son conseil, maître Jean-Baptiste de Boyer Montegut, à Marianne. Placé en garde à vue, il avoue une partie des faits. Selon son récit, il s’était présenté au domicile de Martine à 8 h 30, tout en sachant que son compagnon Thierry serait absent, et lui aurait déclaré ses sentiments amoureux. Martine l’aurait alors sèchement éconduit.

Vexé, il aurait été pris d’une fureur meurtrière. « Je ne me rappelle plus si je la pousse ou si je la frappe mais je me souviens du sang dans le couloir », explique-t-il. Il aurait ensuite descendu le corps dans la cave de la victime avant de le transporter dans sa voiture, une 4L qu’il aurait garée contre l’arrière du bâtiment pour le charger. Enfin, il aurait déposé le corps dans le bois de Pech-David, un parc de 280 hectares situé sur les hauteurs de la ville, sans pouvoir indiquer un endroit précis.

Doutes

« Des aveux parcellaires et peu circonstanciés conteste son avocat. Il a avoué à sa troisième audition, alors qu’il n’était pas assisté d’un avocat et après avoir conversé pendant 40 minutes avec le magistrat instructeur qui était présent. Ce n’est pas la première fois qu’un innocent avoue des faits qu’il n’a pas commis. C’est arrivé à Patrick Dils, Marc Machin et bien d’autres… » Depuis, Joël B. s’est d’ailleurs rétracté devant le juge d’instruction, dénonçant des aveux extorqués. D’autres éléments du dossier ne correspondraient pas à l’accusé, notamment la description physique du suspect dégarni et âgé de 50 ans décrit par la témoin en décembre 1986. « Cette femme a pourtant toujours maintenu sa version à chacune de ses auditions », appuie maître Jean-Baptiste de Boyer Montegut.

« Lors de la reconstitution, ce témoignage s’est totalement effrité. De là où elle était, dans la pénombre, elle ne pouvait voir ce qu’elle a décrit rétorque maître Frédéric David, avocat de la famille Escadeillas. Il existe un faisceau d’indices graves et concordants à l’encontre de Joël B. Et son attitude est un élément de plus. À l’occasion de ses cinq demandes de mises en liberté depuis son incarcération, il s’est plaint de ses conditions de détention, mais n’a jamais clamé son innocence. »

Pour la famille Escadeillas, il ne fait aucun doute. « On connaît le coupable. Ce qu’on veut, c’est le corps de Martine, qu’il nous dise où il est pour qu’on puisse faire notre deuil et qu’elle repose enfin en paix. Ses filles ont l’âge que notre sœur avait quand elle a disparu, que ferait-il si cela lui arrivait ? Il voudrait savoir. » La justice se prononcera sur la culpabilité de Joël B. en 2022.

Publié dans Articles de Presse

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