Réformes Biden : l'incroyable cirque de la sénatrice Kyrsten Sinema

Publié le par L'Express par Axel Gyldén

Les motivations de l'élue d'Arizona, qui fait obstruction aux promesses de Joe Biden, restent une énigme. Seule certitude : la démocrate assure le "show".

La sénatrice Kyrsten Sinema (démocrate) au Sénat le 14 mai 2021  Getty Images via AFP

La sénatrice Kyrsten Sinema (démocrate) au Sénat le 14 mai 2021 Getty Images via AFP

Elle agace, elle irrite, elle exaspère. Depuis plusieurs semaines, Kyrsten Sinema fait son cirque. Débarquant de son Arizona natal (à la frontière mexicaine), la blonde sénatrice, un brin excentrique, tient en haleine tout Washington, son pays, et même le monde entier. Comment ? En refusant de voter le méga programme d'investissements présenté par son propre camp - celui de Joe Biden. Ce plan tient en deux bills (lois) : la loi Infrastructures (visant à réparer routes, ponts ou hôpitaux pour un montant de 1 200 milliards de dollars) et la loi Build Back Better ("Reconstruire en mieux"), d'un montant potentiel de 3 500 milliards d'investissements sociaux dans les garderies, les écoles, les soins, les maisons de retraite, etc. 

Pour l'heure, deux sénateurs démocrates retiennent en otage ce magnifique projet, dont la gauche rêve depuis un demi-siècle : l'austère Joe Manchin, 74 ans, et l'extravagante Kyrsten Sinema, 45 ans. Ancien gouverneur de la Virginie-Occidentale, le premier est sénateur de ce même Etat depuis plus d'une décennie. Elue sénatrice de l'Arizona en 2018, la seconde, elle, est une novice sur la scène nationale, qui se revendique ouvertement bisexuelle et dont le compte Instagram a beaucoup fait parler au printemps dernier - elle y arborait des lunettes assortie à sa casquette fuchsia et une bague gravée des lettres "Fuck You"

N'était l'entêtement de ces deux-là, les bills de Biden seraient votés depuis longtemps. Majoritaires à la Chambre des représentants, les démocrates détiennent aussi la moitié des sièges au Sénat (50 sur 100). En cas d'égalité, il revient à la vice-présidente Kamala Harris de faire pencher la balance. Une formalité, donc, si Manchin et Sinema rentraient dans le rang.

Leur point commun : ils sont tous deux élus dans des Etats traditionnellement républicains. Mais alors que la Virginie-Occidentale (2 millions d'habitants) a voté à près de 70 % pour Trump l'année dernière, l'Arizona (7 millions d'âmes), en pleine transformation sociologique, a élu Joe Biden d'un cheveu. "La comparaison s'arrête là, remarque la spécialiste des Etats-Unis Françoise Coste. Car si le vieux briscard Joe Manchin refuse pour l'instant de voter les lois Biden, c'est pour mieux négocier des investissements fédéraux (autoroutes, hôpitaux) au bénéfice de la Virginie-Occidentale. Sinema, elle, ne négocie rien, n'exige rien, se contente de s'opposer. Elle est "illisible"." 

Joe Biden, le 24 juin 2021 à Washington, en compagnie des sénateurs Rob Portman (républicain de l'Ohio) et Kyrsten Sinema (démocrate de l'Arizona). (Photo Kevin Dietsch / Getty Images via AFP)  Getty Images via AFP

Joe Biden, le 24 juin 2021 à Washington, en compagnie des sénateurs Rob Portman (républicain de l'Ohio) et Kyrsten Sinema (démocrate de l'Arizona). (Photo Kevin Dietsch / Getty Images via AFP) Getty Images via AFP

Dans l'univers feutré du Sénat, elle détonne, surtout lorsqu'elle se présente coiffée d'une perruque mauve ou rose. Le politologue Rogers Smith ironise : "L'ivresse de la notoriété semble avoir transfiguré cette ancienne activiste de gauche. Sa nouvelle mission est simple : elle fait son intéressante..." Avec succès. Le 2 octobre, la célèbre émission satirique Saturday Night Live l'a parodiée sous les traits d'une vilaine petite peste : "Ce que j'attends de la loi ? Je ne vous le dirai jamais ! assénait une comédienne grimée en Sinema. Car je ne suis pas venue au Congrès pour me faire des amis. Et jusqu'ici, c'est plutôt mission accomplie !"

Mais d'où vient cet ovni ? Après une enfance mouvementée - elle a vécu trois ans dans une station-service abandonnée avec sa fratrie, sa mère et son beau-père -, Kyrsten Sinema, précocement diplômée d'université, devient travailleuse sociale puis élue au parlement d'Arizona sous l'étiquette écologiste, en 2005. Militante de la cause LGBT, cette sportive accomplie -elle est triathlète- s'oppose alors à la guerre en Irak et en Afghanistan. "A priori, ce pedigree la classe à gauche, mais il y a tromperie sur la marchandise, pointe Françoise Coste. Rappelons qu'en mars dernier, elle a voté contre l'augmentation du salaire minium à 15 dollars. Et cela d'une manière insultante pour les 30 millions de personnes concernées." Ce jour-là, elle effet, la sénatrice se présente sur le parterre de l'hémicycle et effectue une petite génuflexion avant de tourner son pouce vers le bas. Et de tourner sur ses talons hauts, ravie de son effet. Iconoclaste, Sinema s'oppose aussi au remboursement des médicaments prescrits par ordonnance et à l'augmentation de l'impôt sur le revenu des plus riches.  

Kyrsten Sinema en campagne électorale le 3 novembre 2018 à Tempe, Arizona. (Photo Christian Petersen /Getty Images via AFP)  Getty Images via AFP

Kyrsten Sinema en campagne électorale le 3 novembre 2018 à Tempe, Arizona. (Photo Christian Petersen /Getty Images via AFP) Getty Images via AFP

"Elle est bizarre, estime l'analyste Barbara A. Perry, qui intervient régulièrement sur CNN. Entre autres choses, cela se manifeste par sa garde-robe flashy. Elle vient au Sénat comme on va en boîte de nuit, avec des robes au-dessus du genou, des perruques de couleur, les bras nus. Cela pourrait faire penser à l'élue démocrate Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) et sa fameuse robe "Tax the rich" [NDLR : portée le mois dernier à la soirée de gala du Met, à New York, parmi plein de convives millionnaires], mais cela n'a en réalité aucun rapport. AOC, elle, est crédible, avec des prises de position consistantes." 

Pour comprendre à quoi joue madame Sinema, il faut savoir que l'Arizona, terre d'élection du chanteur de hard rock Alice Cooper, a toujours aimé les francs-tireurs qui ne respectent pas les codes. C'était le coeur de l'identité de John McCain, prédécesseur de la sénatrice dans l'Arizona. Mais le positionnement disruptif de cette dernière ne donne pas les fruits escomptés. Dans son Etat, sa popularité diminue. "Si elle continue ainsi, tous les démocrates du pays vont se mobiliser pour empêcher sa réélection dans trois ans. Son comportement tient du suicide politique", dit encore Françoise Coste. Mais alors, il s'agit d'un suicide quasi cinématographique. A l'instar de l'oiseau fabuleux qui a donné son nom à la capitale de l'Arizona - Phoenix -, Kyrsten Sinema s'approche du soleil. Et risque de brûler ses ailes. 

Kyrsten Sinema en quatre dates : 

1976 : Naissance à Tucson 

2005 : Elue en Arizona 

Publié dans Articles de Presse

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