REPORTAGE. Sur le front en Ukraine, l’attente sans fin des soldats face aux Russes

Publié le par Ouest-France à Zolote et Severodonetsk, Donbass, Clara Marchaud

Dans la région du Donbass, près de huit ans après le début de la guerre, les soldats ukrainiens tentent, dans des conditions difficiles, de rester motivés face à la menace d’une nouvelle invasion russe, dont ils finissent par douter.

Un soldat ukrainien, à la mi-janvier 2022, devant une maison détruite, à Zolote, à 600 mètres de la ligne de front qui sépare le pays de la région contrôlée par les séparatistes pro-Russes depuis 2014. | CLARA MARCHAUD

Un soldat ukrainien, à la mi-janvier 2022, devant une maison détruite, à Zolote, à 600 mètres de la ligne de front qui sépare le pays de la région contrôlée par les séparatistes pro-Russes depuis 2014. | CLARA MARCHAUD

Tirs de mortiers, snipers, violations du cessez-le-feu : depuis trois ans, les jours défilent et se ressemblent pour Serhiy, tandis que les pourparlers pour apaiser les tensions entre Russes et Occidentaux continuent à piétiner. À Zolote, dans un ancien dortoir soviétique devenu un poste de commandement, ce commandant de compagnie ukrainien les raconte, d’une voix timide qui contraste avec son uniforme et son imposante carrure. Dans la journée, c’est plutôt calme, mais le soir, toutes les deux heures, on se prend des salves de tirs de mortiers, et ce jusqu’à l’aube​, raconte l’homme de 23 ans. Il préfère taire son nom de famille pour des raisons de sécurité.

Une guerre d’usure qui s’enracine

À 600 mètres derrière lui, par une température sibérienne, les tranchées s’alignent. Le front contre les insurgés séparatistes pro-Russes soutenus par Moscou, qui avaient tenté de prendre le contrôle du Donbass au printemps 2014 au moment de l’annexion de la Crimée, s’est à peu près stabilisé, depuis la signature des accords de Minsk en février 2015. Ils prévoyaient la création d’une zone tampon, démilitarisée, de 30 km à cheval sur la ligne de contact.

Le conflit a fait 13 000 morts et 1,5 million de déplacés. C’est devenu une guerre d’usure. Dans les territoires aux mains des séparatistes, l’armée ukrainienne estime faire face à 30 000 hommes, encadrés par 2 000 « curateurs » russes.

« Les snipers ont fait leur travail »

Les combats ne sont pas aussi violents qu’en 2014 et 2015, mais les observateurs de l’OSCE recensent plus d’une centaine de violations du cessez-le-feu par jour. En 2021, l’armée ukrainienne a perdu 79 soldats dans des combats. Parmi eux, Volodymyr, un compagnon d’armes de Serhiy, tué en juillet, à la veille de ses 43 ans. Les snipers ont fait leur travail​, résume froidement le jeune homme.

Le général de brigade Dmytro Krasylnikov montre une carte des forces en présence dans le Donbass, à Severodonetsk. Pour lui, le plus dangereux pour ses hommes, « c’est la routine ». | CLARA MARCHAUD

Le général de brigade Dmytro Krasylnikov montre une carte des forces en présence dans le Donbass, à Severodonetsk. Pour lui, le plus dangereux pour ses hommes, « c’est la routine ». | CLARA MARCHAUD

Les snipers font en effet le plus de dégâts. Certains sont des mercenaires russes, pour qui le Donbass est un passage obligé. "Le plus dangereux c’est la routine, quand nos gars font la même chose pendant des jours, des semaines, des mois. C’est là qu’ils cessent de ressentir le danger, et que les snipers frappent"​, regrette Dmytro Krasylnikov, général de brigade dans le Nord du Donbass. "Le fait que ce soit la même chose les épuise moralement, et ça peut conduire à des drames."
Ils s’entraînent au tir sur une photo de Vladimir Poutine

En 2020, 49 soldats ont été tués au front, mais 70 sont décédés de maladie, d’accidents ou de suicides. Les forces armées n’ont pas communiqué ce bilan en 2021, pour ne pas saper le moral des troupes. À Zolote, les soldats, originaires de Lviv à l’ouest du pays, ont collé une photo de Vladimir Poutine sur des sacs de sable pour l’entraînement au tir.

Des soldats ukrainiens discutent dans leur base, à Zolote, tout près de la ligne de front, le 13 janvier. | CLARA MARCHAUD

Des soldats ukrainiens discutent dans leur base, à Zolote, tout près de la ligne de front, le 13 janvier. | CLARA MARCHAUD

Depuis novembre 2021, la Russie amasse des troupes – près de 100 000 hommes – et de l’équipement aux frontières de l’Ukraine, selon les renseignements américains et ukrainiens. Mais, de bas en haut de la chaîne de commandement de l’armée ukrainienne, paradoxalement, personne ne semble vraiment attendre une nouvelle offensive. Pour le moment, nous n’observons aucun mouvement ni renfort indiquant une intention d’attaquer​, explique Dmytro Krasylnikov. Comme beaucoup à Kiev, il estime que les bruits de bottes ne servent qu’à obtenir des concessions géopolitiques.

Publié dans Articles de Presse

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