Guerre en Ukraine : « Dénazification » de l'Ukraine, « génocide » visant les Russes... Pourquoi la rhétorique de Poutine pour justifier la guerre est infondée

Publié le par 20 Minutes par Thibaut Chevillard

INVASION Pour justifier son intervention militaire auprès des Russes, Vladimir Poutine n’a pas hésité à expliquer que des nazis, coupables d’un « génocide », étaient au pouvoir en Ukraine

Le président russe, Vladimir Poutine, en 2018 — OZAN KOSE / AFP

Le président russe, Vladimir Poutine, en 2018 — OZAN KOSE / AFP

  • Deux jours après avoir reconnu l’indépendance des territoires séparatistes ukrainiens, a Russie a lancé, jeudi, à l’aube, une invasion de l’Ukraine.
  • Le but de cette opération militaire, a expliqué Vladimir Poutine à la télévision, est « d’arriver à une démilitarisation et une dénazification de l’Ukraine ». Il a répété ses accusations infondées d’un « génocide » orchestré par l’Ukraine dans les territoires sécessionnistes prorusses.
  • Pour les experts, interrogés par 20 Minutes, le président russe ment pour justifier son intervention militaire dans un pays qu’il voudrait voir soumis à la Russie.

Au petit matin, assis à un bureau de bois sombre, le maître du Kremlin a donné le signal des hostilités. « J’ai pris la décision d’une opération militaire spéciale », a annoncé jeudi matin Vladimir Poutine dans une déclaration surprise à la télévision. Après des mois de tensions, le président russe s’est décidé à faire la guerre à l’Ukraine pour défendre les « républiques » séparatistes autoproclamées de l’est du pays, dont il a reconnu l’indépendance lundi. « Nous nous efforcerons d’arriver à une démilitarisation et une dénazification de l’Ukraine », a-t-il ajouté, avant de répéter ses accusations infondées d’un « génocide » orchestré par l’Ukraine dans les territoires sécessionnistes prorusses.

Patrick Martin-Genier, spécialiste des questions européennes et internationales, et enseignement à Sciences po, remet les pendules à l’heure. « Tout ça, c’est du délire », explique-t-il à 20 Minutes. « L’Ukraine n’est pas nazie, c’est un régime démocratique. Le président, Volodymyr Zelensky, a été élu au suffrage universel direct, il est tout à fait légitime », souligne-t-il. « Comme dans beaucoup de pays, il y a des gens d’extrême droite. Mais ce ne sont pas eux qui gouvernent le pays. C’est une provocation pour justifier l’intervention qu’il vient de faire. »

« Les mots qu’ils utilisent sont excessifs »

Ambassadeur de France à Moscou entre 2009 et 2016, désormais directeur de recherche à l’Iris, Jean de Gliniasty* tente lui aussi de comprendre le parallèle fait par Poutine avec le IIIe Reich. « Il fait référence sans doute à la suppression des chaînes de télévision russophones et à diverses mesures prises contre des citoyens ukrainiens qui étaient d’origine russes et russophiles. Mais tous les mots qu’il utilise sont excessifs – et le terme n’est pas assez fort. Cela fait partie d’une propagande à usage intérieur. »

Selon l’ancien diplomate, Poutine essaie de justifier auprès des Russes cette guerre. « Sa propre opinion, qui comprend la ligne générale de la politique russe vis-à-vis de l’Ukraine, n’est pas forcément d’accord avec une initiative militaire, remarque-t-il. Il a besoin d’en rajouter sur les justifications. »

Quant aux accusations de « génocide », François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique depuis 2005, met les choses au clair. « On n’a pas vu l’ombre de la queue d’un génocide » en Ukraine. Depuis 2014, et l’émergence de mouvements séparatistes prorusses dans l’est du pays, à Donetsk et Lougansk, régions du Donbass frontalière de la Russie, environ 14.000 personnes ont été tuées dans des affrontements. « Le peuple ukrainien a usé de son droit légitime à se défendre après avoir été agressé, au moment où des séparatistes se sont emparés du pouvoir dans ces Républiques qui ne sont pas reconnues. Mais il n’y a eu aucun génocide », complète Patrick Martin-Genier.

Une part importante des habitants de ces régions, victimes des combats, est certes russophone. « Mais le terme génocide a un sens précis, précise Patrick Martin-Genier. Il s’agit d’une extermination systématique d’une partie de la population à raison de son ethnie. Ce qui n’est pas du tout le cas ici. » Jean de Gliniasty reconnaît que des bombardements sur les villes situés dans ces territoires ont causé de nombreux blessés « qui étaient ensuite rapatriés et soignés dans la capitale russe ». Parmi eux, des enfants qui ont été victimes d’un « obus tombé sur une école ». « Mais quand Poutine dit ça, il s’adresse aux citoyens russes. Il utilise ça pour justifier son opération militaire », constate l’ancien ambassadeur.

« Une guerre de conquête ».

Quel est donc le but de cette guerre déclarée par Moscou à Kiev ? « Cela fait 30 ans que Poutine répète la même chose, poursuit Jean de Gliniasty. Il ne veut pas laisser l’Ukraine devenir un pays opposé à la Russie alors que c’est un peuple frère. Il y a le désir d’obtenir la neutralisation sur le plan militaire de l’Ukraine. » Poutine, note-t-il, « a bien tenté d’obtenir ça par la négociation, c’est-à-dire en faisant pression sur l’Ukraine. Mais comme ça ne marchait pas, il a recours à ce qu’il appelle des mesures technico militaires ».

François Heisbourg complète. « Il considère que l’Ukraine n’est pas un état, n’est pas un pays, n’est pas un peuple, et qu’il faut éliminer un gouvernement fantoche aux mains des étrangers et composé de néonazis. » Le but du maître du Kremlin est ni plus ni moins que de « renverser le gouvernement et d’obtenir le retour de l’Ukraine dans le giron de l’empire russe » en menant « une guerre de conquête ».

« Poutine est dans une logique patrimoniale », analyse Patrick Martin-Genier. « Il considère que ce territoire a été volé à la Russie et veut le récupérer soit militairement, soit en obtenant la chute du président ukrainien. Sa logique à lui, c’est d’éliminer ce régime démocratique pour mettre en place un régime qui lui sera complètement subordonné, comme c’est le cas avec la Biélorussie ou le Kazakhstan. »

*« Petite histoire des relations franco-russes », de Jean de Gliniasty, édition L’Inventaire, 128 pages, 13 euros

Publié dans Articles de Presse

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