Guerre en Ukraine : « Je sais que je dois partir, mais je n’ai pas envie de quitter ma vie à Kiev »

Publié le par 20 Minutes par Anissa Boumediene

CONFLIT L’offensive des forces russes lancée ce jeudi par Vladimir Poutine en Ukraine fait peser une menace sombre sur le quotidien et les espoirs des Ukrainiens et des ressortissants français vivant dans le pays

A Kiev, les habitants, réveillés par le bruit des bombardements, sont partagés entre désir de rester et nécessité de fuir. — Stringer/SPUTNIK/SIPA

A Kiev, les habitants, réveillés par le bruit des bombardements, sont partagés entre désir de rester et nécessité de fuir. — Stringer/SPUTNIK/SIPA

  • Après des jours de tension, ce jeudi, le président russe Vladimir Poutine a lancé une offensive armée contre l’Ukraine, bombardant plusieurs villes du pays.
  • Pour les Ukrainiens comme pour les ressortissants français installés dans le pays, voir l’Ukraine en guerre est un déchirement. Mais aussi une source de crainte : faut-il quitter la capitale, voire le pays ? Est-ce seulement possible ?
  • Natalia, Ukrainienne installée dans la banlieue de Kiev, et Kevin, Français qui coulait depuis deux ans des jours heureux dans la capitale Ukrainienne, confient à « 20 Minutes » leur état d’esprit, quelques heures après avoir été réveillés par des bombardements.

« Quand ce bruit sourd m’a réveillé, j’ai tout de suite compris que c’était un bombardement ». Encore abasourdi par les événements des dernières heures, Kevin, Français de 29 ans installé à Kiev, refuse d’y croire. Pourtant, depuis ce jeudi matin, l’Ukraine est en guerre. « J’ai pris la décision d’une opération militaire spéciale », a annoncé le président russe Vladimir Poutine au cœur de la nuit, lors d’une déclaration surprise à la télévision.

Peu après son intervention, de puissantes explosions ont retenti dans la ville portuaire de Marioupol, dans l’est de l’Ukraine. Puis à Kiev, la capitale, à Kharkiv, deuxième ville du pays située près de la frontière russe ou encore à Odessa, au sud. Dans le pays, Ukrainiens comme ressortissants français installés en Ukraine sont partagés entre désir de rester et nécessité de fuir.

« Ça m’a rempli de tristesse »

Incapable de s’abandonner à un sommeil profond, Natalia, Ukrainienne de 30 ans installée dans la banlieue de Kiev avec sa famille, a elle aussi entendu les bombardements rompre le silence de la nuit. « Au début, je n’ai pas pensé à un bombardement, le bruit était lointain. On ne voulait pas y croire, surtout à Kiev et Odessa, où l’on n’imaginait pas que les forces russes pourraient frapper. C’est mon père qui est venu me dire que c’était bien une explosion, qui visait l’aéroport », raconte la jeune femme, encore bouleversée. Pourtant, ce scénario « n’est pas une surprise totale : les services de renseignements américains, visiblement bien informés, avertissaient depuis un moment de la possibilité que l’offensive russe, si elle était lancée, puisse être menée jusque dans la capitale ».

Un sentiment mitigé partagé par Kevin. « Il y a une semaine encore, tout était normal, l’ambiance était même joyeuse et festive dans la ville, explique le jeune homme installé dans la capitale ukrainienne. Puis ces derniers jours, la tension a grimpé crescendo. Et tout a basculé ce matin. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce qui est en train de se passer, mais entendre les bombardements, ça m’a rempli de tristesse », souffle-t-il. A plusieurs milliers de kilomètres de là, ses proches, eux, ont été remplis d’inquiétude. « Je les ai appelés cette nuit pour leur dire que j’étais en sécurité. C’était important pour les rassurer, mais aussi pour ne pas ajouter leurs inquiétudes aux miennes, parce que pour moi, ici, ce n’est pas facile de gérer émotionnellement ces événements ».

« Pour l’instant, on ne bouge pas de chez nous »

Après le bruit des bombes, c’est le bruit des sirènes d’urgence qui a retenti dans la capitale. Pourtant dans les rues, « personne ne panique, on sent bien l’inquiétude qui règne, mais tout le monde reste incroyablement calme, décrit Kevin après être allé faire quelques courses. Dans les commerces, stations essence et aux distributeurs automatiques, il n’y a pas de mouvements de foule, tout le monde fait sagement la queue ». A quelques kilomètres, en périphérie, Natalia observe les mêmes scènes. « Il y a de longues files d’attente devant les commerces et les pharmacies, mais sans panique. Et les rayons sont loin d’être vides, les stocks sont importants ».

Pour l’heure, Kevin n’a toujours pas quitté la capitale ukrainienne. « J’écoute mes proches ukrainiens qui m’ont dit de rester chez moi, et l’ambassade de France m’a elle aussi dit la même chose. Alors pour l’instant, avec ma copine, on ne bouge pas. De toute façon, je ne vois pas d’alternative, ce n’est pas simple de partir : les routes sont prises d’assaut, il y a des kilomètres de bouchons, et les aéroports sont fermés ». Ce jeudi matin, le président ukrainien Volodymir Zelenski a lui aussi appelé ses concitoyens au calme et à rester chez eux. Alors, avec sa famille, Natalia aussi reste chez elle pour l’instant. Si dans le centre-ville de Kiev, nombre d’habitants se sont massés dans les abris et stations de métro pour se protéger de potentielles nouvelles frappes, Natalia, elle préfère éviter les abris qui se trouvent sous l’immeuble où elle vit. « Il fait seize étages : si des frappes le touchaient, il serait difficile d’évacuer ces abris, qui pourraient alors se révéler plus dangereux que protecteurs ». Mais elle ne se voit pas non plus rester dans l’appartement familial. « On voudrait partir, mais avec le monde sur les tous les axes routiers, cela prendrait des heures pour quitter l’agglomération, et on ne sait pas si c’est prudent de prendre la route maintenant. D’autant que le maire de Kiev a annoncé tout à l’heure un couvre-feu ».

« Mon père est prêt à rejoindre les forces armées »

Une situation « extrêmement stressante », estime Natalia, qui ne sait pas à quoi vont ressembler les prochains jours. Elle qui rêvait de sa prochaine escapade en France dans quelques semaines avec son mari, redoute aujourd’hui un long conflit armé qui assombrirait le quotidien et les espoirs des Ukrainiens. « J’ai tellement peur de ce qui va se passer. Mon père, qui a bientôt 60 ans, est prêt à rejoindre les forces armées, et nombre de mes amis aussi sont prêts à aller se battre contre les forces russes pour défendre notre pays et notre liberté. Et on voit ici de grandes files de gens prêts eux aussi à rejoindre les forces ukrainiennes. Moi, tout cela me terrorise, je ne peux pas imaginer une guerre dans mon pays ».

« Je crois que ce sont les plus âgés, qui ont connu l’URSS, qui sont prêts à se battre, confirme Kevin. Il y a chez les Ukrainiens une forme de continuité dans la volonté de se battre pour leur liberté. La révolution de Maïdan, c’était il y a seulement huit ans », rappelle-t-il. Cet élan, Kevin l’observe et le comprend. « J’ai 29 ans, presque le même âge que ce pays. Et c’est un pays vraiment génial, avec des gens géniaux, joyeux et courageux, qui sont épris de liberté. C’est un peuple habitué à souffrir, mais qui a envie de vivre et qui est prêt à se battre pour se défendre. Et la réalité, c’est aussi le fait que beaucoup de gens n’ont pas de voiture, pas d’argent, pas d’autre endroit où partir se réfugier, souligne-t-il. On ignore la chance qu’on a en France ».

« J’ai regardé mon appartement, et je me suis dit que c’était peut-être la dernière fois »

S’il aime la France, Kevin savourait jusque-là sa chance d’être en Ukraine. « Je m’y suis installé en 2020, après le premier confinement. La vie est tellement belle ici à Kiev », confie le jeune homme, qui y a trouvé l’amour, lancé son entreprise, et jouit à Kiev d’un pouvoir d’achat confortable, lui qui réside « sur l’équivalent local des Champs-Elysées ». « Malheureusement, je doute que les choses se tassent rapidement. La Russie semble déterminée à faire capituler politiquement et militairement l’Ukraine ». Une crainte partagée par Natalia, qui étudie avec ses proches les options possibles pour se mettre en sécurité. « On espère pouvoir se rendre auprès de proches installés à l’ouest du pays, près de la frontière avec la Pologne. Reste à savoir quand il nous sera possible de faire cette longue route sans prendre de risque ».

Kevin, lui n’a « pas peur. Mais je n’ai jamais été aussi triste. J’ai une vie géniale en Ukraine, bien plus belle qu’en France. Et depuis ce matin, je sais que je dois partir, mais je n’ai pas envie de quitter ma vie ». Un peu plus tôt dans la journée, alors qu’il se trouvait cette nuit chez sa petite amie ukrainienne, il est retourné brièvement chez lui « récupérer des vêtements, quelques livres et mon passeport. Et ç’a été un moment très douloureux. J’ai regardé mon appartement, cet endroit où je me sens si bien, et je me suis dit que c’était peut-être la dernière fois que j'y étais ». Inscrit sur la liste Ariane du ministère des Affaires étrangères pour être informé en temps réel de l’évolution de la situation, Kevin « espère encore ne pas quitter Kiev. Si un plan d’évacuation est organisé et que je reçois un message pour rentrer en France, je le ferai pour mes proches, mais je serais vraiment dégoûté ». Pour l’heure, environ 500 ressortissants français seraient encore présents en Ukraine.

Publié dans Articles de Presse

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