L’actrice italienne Monica Vitti s’éclipse

Publié le par Télérama par Frédéric Strauss

“L’Avventura”, “La Nuit” et “L’Éclipse”... Par son intensité et son mystère, la comédienne a bousculé, aux côtés de Michelangelo Antonioni, le cinéma moderne. Elle s’est éteinte à 90 ans.

Monica Vitti, en 1969.  Photo Pierluigi Praturlon/Reporters Associati & Archivi/Mondadori Portfolio/Bridgeman Images

Monica Vitti, en 1969. Photo Pierluigi Praturlon/Reporters Associati & Archivi/Mondadori Portfolio/Bridgeman Images

Son look de blonde mentale restera unique dans l’histoire du cinéma. Monica Vitti est morte le 2 février, deux mois après avoir fêté ses 90 ans, des suites d’une longue maladie qui lui avait fait perdre la mémoire, précise le Corriere della Sera. Le quotidien italien ne résiste pas à rappeler que l’actrice italienne avait eu le privilège de lire sa nécrologie dans Le Monde – une bourde qui date déjà de 1988.

C’est dire si le passé était devenu son royaume. Telle une statue sculptée dans la lumière précise et coupante des films de Michelangelo Antonioni, Monica Vitti règne pour toujours sur un imaginaire légendaire du cinéma qui s’est imposé en l’espace de trois films : L’Avventura (1960), La Nuit (1961) et L’Éclipse (1962). Avec cette trilogie, Antonioni détourna la comédienne d’un chemin classique, entamé au théâtre, et la précipita sous la lumière d’une modernité exigeante, trouvant en elle une intensité et un mystère capables de bousculer le spectateur jusqu’à le faire basculer dans une dimension nouvelle des relations humaines.

Antithèse du sexe-symbole

Autour du couple et des sentiments, le maître italien et sa muse créèrent une atmosphère singulière, traversée par la névrose, le mal de vivre et l’ennui, exposée au vertige d’un vide existentiel que Fellini racontait, à la même époque, avec sa démesure baroque, dans La dolce vita, qui sacralisait la pulpeuse Anita Ekberg. Monica Vitti n’eut pas peur de s’imposer comme l’antithèse de ce sexe-symbole. Introvertie, presque au bord de la disparition (le grand thème de L’Avventura), elle n’en affirmait pas moins une présence puissamment troublante. À sa façon, elle devint une image fantasmatique, entêtante et fascinante sous une froideur trompeuse.

Icône d’une féminité plus indéchiffrable, Monica Vitti s’impose aussi, dans le regard amoureux d’Antonioni, avec l’évidence d’une star de l’écran. Dans le duo qu’elle forme avec Alain Delon dans L’Éclipse, elle n’est pas en retrait : le magnétisme imbattable de l’acteur français trouve son sparring partner. Et dans La Nuit, la lumière sombre de Jeanne Moreau n’éclipse pas la Vitti. Le Désert rouge (1964), envoûtante déambulation avec l’angoisse et la souffrance, marque déjà la fin d’un miracle impossible à reproduire à l’infini : Antonioni ne retrouvera sa muse que pour le moins connu mais très beau Mystère d’Oberwald, d’après L’Aigle à deux têtes, de Jean Cocteau. Elle y incarne une reine dont un poète s’éprend, alors qu’il devait la tuer. Une sorte d’absolu de la passion.

Une carrière fulgurante puis erratique

Marquée par la vision d’un cinéaste qui avait autant de génie que d’autorité, la comédienne eut-elle toutes les opportunités qu’elle méritait ? On peut en douter. Elle tourna avec d’autres grands du cinéma italien, mais pas dans leurs plus grands films : avec Monicelli, ce fut La Fille au pistolet (1968), avec Scola, Drame de la jalousie (1970), et avec Dino Risi, Moi, la femme ! (un film à sketches de 1971). L’envie de renouer avec des plaisirs d’actrice plus traditionnels était sans doute grande, comme en témoigne Modesty Blaise (1966), de Joseph Losey, qui donna à Monica Vitti l’occasion de devenir une héroïne de bande dessinée projetée dans un film d’action pop.

Monica Vitti dans le film de Joseph Losey, « Modesty Blaise ».  Photo Eve Arnold / Magnum Photos

Monica Vitti dans le film de Joseph Losey, « Modesty Blaise ». Photo Eve Arnold / Magnum Photos

Mais trop de divertissements mineurs finirent par faire perdre sa direction à cette carrière d’abord fulgurante puis erratique, qui croise Buñuel (Le Fantôme de la liberté, 1974) et André Cayatte (La Raison d’État, 1978, avec Jean Yanne). En réalisant et en jouant dans Scandale secret en 1990, Monica Vitti montrait combien elle était restée attachée au cinéma et à la relation de pygmalion qui en est souvent le centre : au bord du suicide, la femme trompée qu’elle interprétait était sauvée par un ami réalisateur, qui lui proposait de faire de son histoire un film… L’histoire, à l’écran, s’arrêta là. Elle continua à travers l’écriture de livres de souvenirs. Et avec le temps des hommages, marqué par un Lion d’or au festival de Venise, en 1995. Sur la scène, venue recevoir cette statuette rugissante, la blonde apparut alors magnifiquement italienne, souriante, drôle, généreuse. Une lionne à sa façon, Monica Vitti.

Publié dans Articles de Presse

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