Spoliation par les nazis : ces œuvres d’art des musées de Franche-Comté en attente de leurs héritiers

Publié le par franceinfo avec France 3 Bourgogne Franche-Comtépar Écrit par Isabelle Brunnarius, avec AFP

Parmi plus de 2000 œuvres récupérées en Allemagne après la seconde guerre mondiale par l’Etat français, au moins 38 sont déposées dans les musées de Besançon, Ornans, Dole et Gray. Elles ont été spoliées ou acquises dans des conditions troubles par les nazis. L’Assemblée nationale vient de voter une loi permettant la restitution de quinze œuvres spoliées à des familles juives.

 Chasseurs dans la neige; le Gour de Conches, le pont de Saint Sulpice sur l'Areuse, Bord du lac Léman : Quatre des tableaux MNR de Gustave Courbet au musée des Beaux Arts de Besançon • © DR

Chasseurs dans la neige; le Gour de Conches, le pont de Saint Sulpice sur l'Areuse, Bord du lac Léman : Quatre des tableaux MNR de Gustave Courbet au musée des Beaux Arts de Besançon • © DR

Sur les cimaises des musées, les œuvres s’offrent d’abord aux regards des visiteurs pour ce qu’elles sont : des paysages, des portraits, des scènes de genre réalisés par de talentueux artistes. Il faut se pencher sur leurs cartels pour découvrir que certaines d’entre elles ont en commun un passé tourmenté, un “pedigree effroyable” pour reprendre les mots de Nicolas Surlapierre, directeur des musées de Besançon. On les appelle les MNR comme “Musées nationaux Récupération”.

En France, 2.211 œuvres d’art ont ce statut et d’après nos recherches, 38 sont exposées dans les musées de Franche-Comté : 21 dans les musées de Besançon, trois au musée des Beaux-Arts de Dole dans le Jura, une au musée Courbet d’Ornans (Doubs), et 13 au musée Baron Martin de Gray (Haute-Saône). Ces œuvres n’appartiennent pas à l’Etat français, elles sont juste en dépôt dans les musées. Elles attendent que leurs propriétaires viennent les chercher...    

Lors de la seconde guerre mondiale (1939-1945), environ 100.000 œuvres d'art auraient été saisies par les Allemands en France, selon le ministère de la Culture. A la Libération, 60.000 biens ont été retrouvés en Allemagne et renvoyés en France. Parmi eux, 45.000 ont été restitués à leurs propriétaires entre 1945 et 1950. D’autres ont été vendus par l’administration des Domaines et se sont retrouvées sur le marché de l’art.

Restent ces 2211 œuvres qui ont été confiées à la garde des musées nationaux.  

Rose Valland, Résistante au nom de l’art 

Une femme exceptionnelle a permis de ne pas perdre la trace d’une partie de ces œuvres d’art. L’historienne d'art Rose Valland travaillait au musée du Jeu de Paume à Paris. Pendant la guerre, ce musée avait été réquisitionné par les nazis pour rassembler les œuvres dérobées aux familles juives et aux francs-maçons avant de les expédier dans les collections du Führer, de Goering ou des musées allemands. 

 Rose Valland • © DR

Rose Valland • © DR

C’est grâce au travail d’espionne et de Résistante de Rose Valland qu’une partie des œuvres spoliées ont pu être retrouvées après la guerre. 

Aujourd’hui, la base de données qui recense les 2211 œuvres d’art sur le site du ministère de la Culture porte son nom. 

Pour que ces œuvres puissent être vues de tous et, peut-être ainsi reconnues, Le Louvre, dans les années 50, a affecté aux musées de province une grande partie de ces biens. Ces œuvres d’art doivent obligatoirement être exposées, “La hantise, c’est que les MNR finissent dans les réserves” précise Nicolas Surlapierre.  

“Le Sacre” de Charles Quint, butin de Goering 

C’est comme cela que la Grande tapisserie qui représente le sacre de Charles Quint, est exposée au musée du temps de Besançon.

 Le Sacre, tapisserie au musée du temps à Besançon. MNR • © ministère de la Culture

Le Sacre, tapisserie au musée du temps à Besançon. MNR • © ministère de la Culture

Pour enrichir leurs collections, les nazis avaient instauré une taxe pour financer l’acquisition d’œuvres d’art. 

En 1941, la tapisserie “Le Sacre” est acheté par Goering, nostalgique du Saint Empire germanique. Elle n’est pas, à proprement dit, spoliée mais achetée dans des conditions troubles. Elle est transférée en Allemagne. C’est la 7eme armée américaine qui saisira l’ensemble de la collection du nazi.  

Cette quête de l’armée américaine a été racontée dans le film “Monuments Men” de Georges Clooney. A sa sortie en 2014, France 3 Franche-Comté avait déjà rappelé la présence des 21 œuvres MNR à Besançon. 

Avant d’être proposée au musée de Besançon, la tapisserie comme toutes autres œuvres MNR est exposée au musée de Compiègne en 1950. La même année, elle rejoint le palais Granvelle, fief du bras droit de Charles Quint.

Même logique pour les neuf tableaux de Courbet, visibles en permanence, en Franche-Comté. Orphelins de leurs propriétaires, ils devaient au moins retrouver la terre de leur géniteur. 

Courbet, un maître reconnu en Allemagne

Pourquoi autant de tableaux de Gustave Courbet se sont retrouvés spoliés par les nazis ? Présents dans les collections des esthètes de l’entre-guerre, les tableaux de Gustave Courbet intéressaient particulièrement les nazis, explique Nicolas Surlapierre, car les peintures du maître d’Ornans avaient une bonne “réception” en Allemagne. Courbet y est considéré comme un maître. “Avoir des œuvres de Courbet dans les collections allemandes pouvait valoriser l’histoire de la peinture allemande”.  

Le Miroir d'Ornans. Gustave Courbet. MNR dépôt au musée Courbet d'Ornans • © DR

Le Miroir d'Ornans. Gustave Courbet. MNR dépôt au musée Courbet d'Ornans • © DR

Une loi pour pouvoir restituer

La loi votée en première lecture ce 25 janvier à l’assemblée Nationale devrait être également approuvée par les sénateurs en février prochain. Ce texte ne concerne pas directement les œuvres MNR. Il s’agit de pouvoir autoriser légalement la restitution de 15 œuvres spoliées qui n’étaient pas en dépôt dans les musées français comme les MNR, mais qui avaient été achetées par les institutions.

Parmi les 15 œuvres, se trouve "Rosiers sous les arbres" de Gustav Klimt, conservé au musée d'Orsay, et seule œuvre du peintre autrichien appartenant aux collections nationales françaises.

Il a été acquis en 1980 par l'État chez un marchand. Des recherches approfondies ont permis d'établir qu'il appartenait à l'Autrichienne Eléonore Stiasny qui l'a cédé lors d'une vente forcée à Vienne en 1938, lors de l'Anschluss, avant d'être déportée et assassinée.   

Pour 13 des 15 œuvres, les ayants droit ont été identifiés par la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), créée en 1999. Pour la ministre de la culture, ce projet de loi est "historique": "c'est la première fois depuis l'après-guerre que le gouvernement engage un texte permettant la restitution d'œuvres des collections publiques" qui ont été "spoliées pendant la Seconde guerre mondiale ou acquises dans des conditions troubles pendant l'Occupation en raison des persécutions antisémites". 

Il y a une dizaine d'années, un homme est venu au musée de Dole dans le Jura. Il était sans doute rempli d’espoir. Le musée d’Orsay lui avait proposé d’aller examiner les trois tableaux MNR en dépôt au musée des Beaux-Arts dolois, deux tableaux œuvres d’atelier de Courbet et une œuvre d’un anonyme “Le bon Samaritain”.

Ce sont les musées “affectateurs” autrement-dit le Louvre ou Orsay qui ont la charge de retrouver les héritiers des propriétaires des œuvres spoliées. Mais, cette visite n’a pas été fructueuse.  

De gauche à droite, les parlementaires se sont félicités d'une "action juste" avec ces restitutions, qu'il faudrait "accélérer". La ministre s'est dite favorable à une prochaine "loi cadre" pour le permettre, tout en pointant "la complexité des dossiers". 

 Scène de marché, atelier de Bassano, MNR dépôt du musée des Beaux-Arts de Besançon • © DR

Scène de marché, atelier de Bassano, MNR dépôt du musée des Beaux-Arts de Besançon • © DR

Les tableaux doivent rester reconnaissables pour faciliter la reconnaissance par les éventuels héritiers. “Les œuvres ne peuvent pas être restaurées”, précise Nicolas Surlapierre. Au musée des Beaux-Arts de Besançon, le tableau des ateliers de Bassano s’assombrit inexorablement depuis son accrochage en 1956 à Besançon. On ne sait pas à qui il a appartenu entre 1933 et 1945. Seule la reconnaissance par les descendants de ses derniers propriétaires (preuves à l’appui) pourrait lui redonner l’éclat de sa jeunesse.

Publié dans Articles de Presse

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