Guerre en Ukraine : pourquoi les pays occidentaux n'envoient pas de troupes sur place

Publié le par franceinfo par Elise Lambert France Télévisions

Les pays occidentaux ont choisi d'envoyer du matériel militaire à Kiev et ont prononcé des sanctions économiques et financières contre Moscou. Pour expliquer leur absence d'intervention militaire en Ukraine, ils se réfèrent aux statuts de l'Otan.

Des soldats ukrainiens devant un camion militaire calciné à Kiev, en Ukraine, le 26 février 2022. (EFREM LUKATSKY / AP / SIPA)

Des soldats ukrainiens devant un camion militaire calciné à Kiev, en Ukraine, le 26 février 2022. (EFREM LUKATSKY / AP / SIPA)

"Qui est prêt à combattre avec nous ? Je ne vois personne." Au lendemain de l'invasion de l'Ukraine par la Russie jeudi 24 février, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déploré que son pays soit "laissé seul" face à la progression des forces russes. L'Alliance atlantique a annoncé qu'elle n'enverrait pas de troupes directement en Ukraine et le président américain Joe Biden a répété qu'il défendrait "le moindre pouce de territoire de l'Otan", tout en excluant une riposte militaire directe. 

Pour le moment, les pays occidentaux ont choisi de renforcer les forces de l'Otan dans les pays frontaliers de l'Ukraine, d'envoyer du matériel militaire à Kiev et d'émettre des sanctions économiques et financières contre Moscou. Mais pourquoi n'interviennent-ils pas directement ? Franceinfo fait le point.

Parce que l'Ukraine ne fait pas partie de l'Otan

A priori, les pays membres de l'Otan ne vont pas déclarer la guerre à la Russie, car l'Ukraine n'est pas membre de son organisation. L'Alliance n'a donc aucune obligation militaire, juridique ou morale à la défendre. "Selon l'article 5 de l'organisation, l'Otan a seulement l'obligation d'intervenir lorsqu'un de ses membres est agressé", précise à franceinfo Laure Delcour, enseignante-chercheuse à l'université Sorbonne Nouvelle, spécialiste de la Russie.

L'Otan ne peut intervenir qu'avec l'unanimité de ses 30 pays membres. Or depuis plusieurs semaines, les Etats-Unis comme la plupart des pays européens ont annoncé qu'ils ne comptaient pas envoyer de troupes sur place. "Non, ça [l'envoi de troupes] a été exclu. Nous accompagnons les Ukrainiens en envoyant des équipements", a déclaré dimanche le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal.

"Vladimir Poutine a menacé à mots couverts d'une riposte encore plus importante s'il y avait une intervention étrangère pour appuyer l'Ukraine. Cela peut jouer dans la réponse des Occidentaux." Laure Delcour, spécialiste de la Russie à franceinfo

"Un affrontement direct entre les forces de l'Otan et les forces russes, chose très rare, serait très dangereux, car ce sont des puissances nucléaires", rajoute Pierre Haroche, spécialiste de la sécurité européenne à l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire (Irsem), dans un entretien à L'Obs (article payant). Les Etats-Unis et la Russie contrôlent ensemble environ 90% des ogives nucléaires mondiales, rappelle Vox (en anglais). 

En revanche, l'Otan a commencé à déployer pour la première fois des éléments de sa Force de réaction pour "éviter des débordements sur le territoire de l'Alliance", a annoncé le secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg. Opérationnelle depuis 2004, cette force de 40 000 militaires a pour but de permettre une réponse militaire rapide à un conflit. 

Parce que la Russie a un droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU

Le Conseil de sécurité de l'ONU peut voter un mandat qui permet de déployer une opération de maintien de la paix. Cette opération a pour but, entre autres, d'empêcher qu'un conflit ne s'étende au-delà des frontières, de créer un environnement pour parvenir à un accord de paix durable ou encore d'aider à mettre en œuvre des accords globaux de paix, précise le site de l'organisation.

Mais la Russie est membre permanente du Conseil de sécurité de l'ONU, et toute décision à son encontre est vouée à l'échec. Vendredi, Moscou a sans surprise opposé son veto lors d'un vote sur une résolution qui déplorait dans "les termes les plus forts" son "agression contre l'Ukraine" et lui réclamait de retirer "immédiatement" ses troupes de ce pays.

Face à cet échec, le Conseil de sécurité se réunit à nouveau dimanche pour adopter une résolution réclamant "une saisine de l'Assemblée générale des Nations unies" afin qu'elle organise lundi une "session spéciale" sur la guerre entre la Russie et l'Ukraine. Une telle saisine, prévue par une procédure spécifique onusienne utilisée très rarement, n'inclut pas de possibilité de veto par l'un de ses cinq membres permanents et Moscou ne pourra pas s'y opposer.

Parce qu'aucun pays n'a envie de s'engager dans une nouvelle guerre

L'objectif, pour l'Europe comme pour les Etats-Unis, n'est pas de "déclencher une guerre" contre la Russie, mais de la dissuader d'aller plus loin, comme le répète Washington. "Les Etats-Unis cherchent à trouver des réponses sans pour autant s'engager dans une escalade. Dans leur esprit, le théâtre européen est devenu secondaire, ils sont concentrés sur les enjeux avec la Chine, l'indo-pacifique", analyse Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l'institut Thomas-More et spécialiste des questions de sécurité en Europe.

"Les Etats-Unis préfèrent isoler la Russie et sont dans une phase de retrait de certains terrains internationaux, comme en Syrie ou en Afghanistan. Ils n'ont pas l'intention pour le moment de s'engager ailleurs." Laure Delcour, spécialiste de la Russie à franceinfo

Lors d'un entretien à la chaîne NBC (en anglais) début février, Joe Biden avait aussi déclaré qu'il voulait empêcher tout affrontement direct avec la Russie, deuxième puissance militaire mondiale, selon le site spécialisé Global fire power (en anglais). "Ce n'est pas comme si nous avions affaire à une organisation terroriste (...) Nous avons affaire à l'une des plus grandes armées du monde. C'est une situation très difficile et les choses pourraient rapidement devenir folles", avait prévenu le président américain.

D'autre part, à l'approche des élections de mi-mandat, Joe Biden cherche à ménager son image en interne. Dans un sondage AP-NORC, cité par CNN (en anglais) seuls 26% des Américains pensent que les Etats-Unis devraient jouer un rôle majeur dans la situation entre la Russie et l'Ukraine.

Concernant la France, "Paris a été très mobilisé ces dernières années en Afrique, notamment au Mali, dont la France vient de se retirer. Il n'est pas question pour le moment de renvoyer des hommes sur un autre terrain", évalue Laure Delcour. 

Parce que les armées n'ont pas toutes des capacités suffisantes face à la Russie

Selon un rapport parlementaire daté du 17 février, les forces armées françaises n'ont pas les moyens de soutenir dans la durée une guerre conventionnelle de haute intensité, comme celle en cours en Ukraine

Après la chute du mur de Berlin, la France, comme les autres pays européens, a voulu réduire le volume de ses forces armées. Les effectifs sont passés de 453 000 hommes (et 420 000 réservistes) en 1991, à 203 000 (et 41 000 réservistes) en 2021, citent Les Echos (article payant). Dans la même période, le nombre de chars d'assaut est passé de 1 349 à 222, celui des avions de combats de 686 à 254. En Allemagne, la Bundeswehr (armée de Terre) a vu le nombre de ses soldats passer de 500 000 en 1989 à moins de 200 000 aujourd’hui, précise Le Monde.

Des chiffres dérisoires en comparaison avec les effectifs de la Russie, qui dispose de 900 000 soldats actifs et de deux millions de réservistes. En décembre 2021, les Occidentaux ont assuré que la Russie avait déployé en peu de temps 150 000 hommes à sa frontière avec l'Ukraine.

"Dans un conflit de haute intensité (...) l'Armée de l'air [française] n'aurait plus d'avions en dix jours et vraisemblablement plus de missiles au bout de deux jours." le général Bruno Maigret, ancien commandant des forces aériennes stratégiques dans un rapport parlementaire

En avril 2021, un exercice de simulation réalisé au Texas, mettant en scène trois divisions française, britannique et américaine contre un ennemi d'une puissance équivalente, laissait prévoir un millier de morts dans les cinq premières heures de combat. "Cela représenterait une perte sidérante pour une armée de taille modeste", a souligné le général de division Michel Delion, cité dans le rapport parlementaire.

Seuls les Etats-Unis, premier budget de défense au monde, pourraient rivaliser, mais ils ont répété qu'ils ne souhaitaient pas intervenir.

Publié dans Articles de Presse

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