Armées : ce que l'on sait des raisons du limogeage d'Eric Vidaud, directeur du renseignement militaire

Publié le par franceinfo France Télévisions

Le général Eric Vidaud est resté sept mois à la tête du renseignement militaire, avant d'être remercié. En cause, notamment, sa gestion du conflit ukrainien.

Le général Eric Vidaud, alors commandant des opérations spéciales, lors du Séminaire sur le réseau d'innovation des forces d'opérations spéciales, à Martignas-sur-Jalle (Gironde), le 1er juillet 2021. (BENJAMIN GUILLOT-MOUEIX / HANS LUCAS / AFP)

Le général Eric Vidaud, alors commandant des opérations spéciales, lors du Séminaire sur le réseau d'innovation des forces d'opérations spéciales, à Martignas-sur-Jalle (Gironde), le 1er juillet 2021. (BENJAMIN GUILLOT-MOUEIX / HANS LUCAS / AFP)

Il n'aura pas tenu l'année. Après sept mois passés à la direction du renseignement militaire français (DRM), le général Eric Vidaud va quitter son poste, a appris franceinfo mercredi 30 mars de source proche du dossier, confirmant une information du journal L'Opinion. En cause, sa gestion du conflit ukrainien, mais pas seulement. Franceinfo explore les raisons de ce départ précipité.

Une gestion de la crise ukrainienne contestée

Selon une source militaire contactée par l'AFP, la direction du renseignement militaire français était dans le viseur de l'état-major des armées depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Et pour cause, la France n'avait pas vu venir l'attaque du 24 février.

"Les Américains disaient que les Russes allaient attaquer, ils avaient raison. Nos services pensaient plutôt que la conquête de l’Ukraine aurait un coût monstrueux et que les Russes avaient d’autres options" pour faire tomber le président Volodymyr Zelensky, déclarait publiquement le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des Armées, dans Le Monde le 6 mars. Directeur du renseignement militaire, le général Eric Vidaud était à la tête de l'un des services pointés du doigt par le militaire le plus gradé de l'armée française, aux côtés de la DGSE.

Le renseignement américain, lui, avait tiré la sonnette d'alarme dès le début du mois de février, en estimant par exemple que le Kremlin devrait disposer des forces suffisantes pour une invasion à grande échelle à la mi-février. "Si nous voyons les mêmes choses que nos partenaires, nous n’en tirons pas nécessairement les mêmes conclusions", avait répondu la ministre des Armées, Florence Parly, lors de son audition par la commission de la Défense de l’Assemblée nationale le 15 février. Une erreur d'interprétation pourtant pas vraiment imputable à la DRM. "Le général a assuré la partie technique de son renseignement. Ce qu'on lui reproche, c'est peut-être de ne pas avoir dit qu'au vu de ces informations, la Russie allait attaquer, mais ce n'est pas forcément son rôle", analyse une source militaire pour franceinfo.

Avec ce départ, la France "dit en interne, au sein de la communauté et au reste du monde, qu'elle a été défaillante", analyse Alexandre Papaemmanuel, enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste du renseignement, auprès de l'AFP. Mais l'expert estime que la DRM ne saurait être la seule à blâmer et qu'elle souffre en particulier de moyens insuffisants, d'un problème d'image et d'une organisation des services en silos qui entrave la communication.

Des critiques plus anciennes

Les reproches faits à Eric Vidaud datent d'avant le conflit en Ukraine. En septembre 2021, la France apprend que le contrat passé avec l’Australie en 2016 pour la commande de 12 sous-marins est rompu. Or la DRM a la haute main sur des satellites, des avions et navires espions, des soldats spécialistes de l'infiltration et du renseignement humain. Cet échec dans les renseignements a-t-il pu jouer dans le départ du général Vidaud ? "Si vous voulez tuer un chien, vous dites qu'il a la rage. C'est assez facile d'accuser la DRM, mais elle n'avait rien à faire à Washington" dans l'affaire des sous-marins, répond une source militaire à franceinfo.

Par ailleurs, le manque de clairvoyance de la DRM lors du coup d’Etat au Mali à l'été 2020 a été un autre grand échec du renseignement français. "Mais là, le général Vidaud n'y est pour rien puisqu'il n'était pas en poste à ce moment-là", commente Gérald Arboit, responsable de l'étude du renseignement au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), pour franceinfo. En effet, Eric Vidaud a été nommé à la DRM l'été dernier, en provenance du Commandement des opérations spéciales (COS).

Des reproches plus personnels

Au-delà du conflit ukrainien, la qualité du travail du général Vidaud est mise en cause, a appris franceinfo, confirmant une information de L'Opinion. L'état-major des armées lui reproche un "manque de maîtrise des sujets" et des "briefings insuffisants". Pour Le Point, un officier explique également que le général paie sa "cool attitude". Ce dernier n'accompagnait pas toujours le représentant de la DRM à certaines réunions en haut lieu, par exemple.

Selon une source militaire interrogée par l'AFP, son départ faisait l'objet de rumeurs depuis quelques jours. C'est dans un e-mail que le général, qui allait avoir 56 ans le 3 avril, a finalement appris ne pas être reconduit dans ses fonctions à l'été 2022, révèle L'Opinion. Il a alors décidé de claquer la porte immédiatement, affirme le journal. "Partir avant son 56e anniversaire, c'était garantir une sortie avec divers avantages sociaux", détaille Le Point (article réservé aux abonnés).

La piste d'une décision politique

La nomination du général Vidaud en septembre 2021 n'est pas intervenue sous les meilleurs auspices. "Le général n'était pas attendu sur ce poste, c'est une décision extérieure aux armées", confie à franceinfo une source militaire, confirmant une information de L'Opinion. Le directeur du renseignement militaire est subordonné à l'état-major des armées, mais aussi à la ministre des Armées.

Son passage dans le cabinet de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense sous François Hollande (2012-2017), a-t-il pu jouer ? C'est ce que suppose Gérald Arboit, responsable de l'étude du renseignement au Cnam. "Ça peut être un coup d'Etat dans la majorité gouvernementale, puisque c'était un ancien du cabinet de Jean-Yves Le Drian (…) ou simplement [une décision] politique parce qu'on a voulu mettre quelqu'un d'autre à la place."

La piste d'un départ pour désamorcer la crise, après le manque de clairvoyance de la France en Ukraine, est aussi avancée. "Le président a entériné une position française avec le quai d'Orsay et on a trouvé quelqu'un pour lui faire porter le chapeau. Il a payé parce qu'il faut bien que quelqu'un paye", analyse une source militaire à franceinfo.

Publié dans Articles de Presse

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