Elvira Nabioullina, la loyale banquière centrale de Vladimir Poutine

Publié le par Le Temps par Eric Albert

Reconnue pour sa compétence, mais accusée de compromission avec le régime, la technocrate tente de limiter la crise financière russe

Elvira Nabiullina, gouverneure de la Banque centrale russe. Saint-Pétersbourg, juin 2019. — © Saint-Pétersbourg, 6 juin 2019/Chris J. Ratcliffe/Bloomberg via Getty Images/Bloomberg

Elvira Nabiullina, gouverneure de la Banque centrale russe. Saint-Pétersbourg, juin 2019. — © Saint-Pétersbourg, 6 juin 2019/Chris J. Ratcliffe/Bloomberg via Getty Images/Bloomberg

A quel moment une brillante banquière centrale, louée pour son travail efficace, devient-elle complice d’un régime meurtrier? Existe-t-il, pour des technocrates russes compétents, d’autres choix que la fuite ou la compromission? Elvira Nabioullina s’est peut-être posé ces questions existentielles quand elle est apparue, tout de noire vêtue, pour une courte allocution solennelle, le 28 février. La Russie avait envahi l’Ukraine quatre jours plus tôt, et les Occidentaux venaient de geler les avoirs de la banque centrale de Russie (CBR), dont elle est la gouverneure. Au moins la moitié de ce «trésor de guerre» russe de 630 milliards de dollars (587 milliards de francs), soigneusement accumulé pendant des années de travail, était désormais inaccessible.

Sans évoquer la guerre ni même «l’opération militaire spéciale» en place, selon la terminologie du Kremlin, Elvira Nabioullina a annoncé un remède brutal pour tenter de limiter la panique financière russe: un doublement du taux d’intérêt directeur à 20% et de sévères contrôles des capitaux. Le mercredi 16 mars, elle a subi l’affront d’être la gouverneure de la banque centrale, alors que le pays manquait une échéance de remboursement de sa dette, faisant le premier pas vers un défaut de paiement.

Ton et visage sévères, Elvira Nabioullina est la banquière centrale de Vladimir Poutine depuis juin 2013. Son professionnalisme ne fait aucun doute: «Elle est compétente, ouverte au dialogue, rationnelle», estime Sergei Guriev, un ancien conseiller économique du gouvernement russe, qui a régulièrement travaillé avec elle. Lui a pris la route de l’exil en France en 2012, après avoir critiqué les arrestations d’opposants politiques. Elle a choisi de gravir les échelons d’une carrière brillante. «Poutine estime qu’elle lui est loyale, sinon elle n’aurait pas eu ce poste. Elle a probablement une relation de confiance avec lui», poursuit Sergei Guriev. Le président russe a d’ailleurs annoncé le 18 mars qu’il voulait la reconduire à la tête de la Banque centrale.

«Elle ne s’inquiète pas de l’intérêt des Russes»

Daniela Gabor, spécialiste des banques centrales à l’Université de l’ouest de l’Angleterre, à Bristol, le confirme, mais de façon plus brutale. «Les technocrates compétents qui soutiennent les dictatures meurtrières en se cachant derrière le prétexte de «travailler pour le peuple russe» devraient être envoyés à La Haye [où siège la Cour pénale internationale].» «Elle fait partie du système russe. Elle ne s’inquiète pas de l’intérêt des Russes, mais de ceux du Kremlin», ajoute Maximilian Hess, spécialiste de la Russie au Foreign Policy Research Institute, un groupe de réflexion américain.

Après l’invasion de l’Ukraine, des rumeurs ont circulé selon lesquelles elle aurait essayé de démissionner. L’information est impossible à vérifier. «Il est difficile, voire dangereux, pour elle de quitter son poste», relève Sergei Guriev. Elvira Nabioullina est désormais allée trop loin, de sorte qu’elle ne peut plus abandonner le régime en place.

Née en 1963 à Oufa, dans le centre la Russie, elle termine des études d’économie à Moscou en 1986, trois ans avant la chute du mur de Berlin. Elle traverse le chaos des années 1990 en occupant différents postes de conseillère du patronat russe, puis du gouvernement. Elle tient ensuite des rôles ministériels, notamment comme secrétaire d’Etat au développement et ministre du Commerce. En 2012, elle devient conseillère économique de Vladimir Poutine, qui la nomme, un an plus tard, à la tête de la banque centrale.

Bilan positif dans la maîtrise de l’inflation

Le chantier qu’elle doit superviser est énorme. L’inflation frôle 10% et le système financier est saturé de petites institutions vérolées. L’un de ses prédécesseurs, Andreï Kozlov, avait été assassiné en 2006, en tentant d’y faire le ménage. «Elle a été très courageuse, en faisant fermer des centaines d’établissements», rappelle Sergei Guriev. En revanche, pas question pour elle de toucher aux banques d’Etat: malgré une pléthore de recapitalisations et une gestion parfois calamiteuse, celles-ci sont restées hors de portée de la CBR.

Son bilan est également positif dans la maîtrise de l’inflation. Elvira Nabioullina a adopté un objectif de 4% de hausse des prix et a réussi à l’atteindre. «C’est très impressionnant pour la Russie, qui n’est pas une économie développée», souligne Sergei Guriev.

Manœuvrant habilement, la banquière centrale semble avoir compris les limites imposées par le Kremlin. Elle s’autorise une seule fantaisie: pour chaque occasion, elle se plaît à compléter ses annonces d’une broche symbolisant son message. Une baisse des taux? La gouverneure arbore une colombe. Un ordre de confinement lié à la pandémie de Covid-19? Elle met une petite maison au revers de sa veste, pour inciter les Russes à rester chez eux.

Pour son discours tenu après l’invasion de l’Ukraine, elle a opté pour le noir, sans aucune décoration. La couleur du deuil, probablement pour enterrer les années de travail et d’efforts, désormais détruites par les sanctions qu’a provoquées la guerre.

Publié dans Articles de Presse

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