Jeunes, banlieusards, diplômés désargentés... Plongée dans la France qui vote Mélenchon

Publié le par L'Express par Jean-Laurent Cassely

Le candidat Insoumis a réalisé une coalition électorale inédite lors du premier tour de l'élection présidentielle, où il a recueilli 21,95% des suffrages, analyse Jean-Laurent Cassely.

  Jean-Luc Melenchon lors d'une manifestations de soutien aux Kurdes le 12/10/2019 à Paris  afp.com/Martin BUREAU

Jean-Luc Melenchon lors d'une manifestations de soutien aux Kurdes le 12/10/2019 à Paris afp.com/Martin BUREAU

En se hissant en troisième position du premier tour de l'élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a largement aspiré le "vote utile" à gauche. Sans sous-estimer la persistance d'un peuple de gauche traditionnel, ce succès s'explique également par l'apport de segments électoraux séduits par son triple positionnement social, sociétal et écologique, en dépit de positions clivantes à l'international. Une coalition de classes entre jeunesse urbaine engagée, bourgeoisie culturelle et habitants des banlieues à faibles revenus issus des minorités. 

La "génération climat", jeunesse urbaine et éduquée

Les sondages qui analysent la sociologie des électorats à la sortie des urnes convergent : Jean-Luc Mélenchon est le candidat pour lequel les électeurs âgés de 18 à 24 ans ont le plus voté. Il capte en particulier une certaine jeunesse, ouverte sur les questions culturelles et de société et socialement fragilisée par deux années de crise sanitaire, celle des villes étudiantes en particulier (il sort en tête à Rennes, à Lille, à Toulouse, à Amiens, etc.). Cette jeunesse est aussi celle que l'on qualifie de "génération climat", celle qui interpelle les "boomers" pour leur indifférence supposée vis-à-vis du réchauffement climatique. Celle, ensuite, qui se reconnaît dans les nouveaux combats culturels de la gauche, en particulier ceux liés au féminisme et à l'antiracisme, pour lesquels le candidat insoumis a donné des gages tout au long de sa campagne. De manière significative, les électeurs qui se sentaient proches de l'écoféministe Sandrine Rousseau se sont pour une bonne part d'entre eux reportés sur le vote Mélenchon, jugé plus crédible et plus radical que Yannick Jadot, Anne Hidalgo ou Fabien Roussel sur ces enjeux.  

Un duopole urbain Mélenchon - Macron

A cette jeunesse diplômée et conscientisée s'ajoute un deuxième segment électoral, plus mûr et à l'aise économiquement, constitué de professionnels des métiers de l'économie du savoir et de l'information, dont les troupes sont regroupées dans les métropoles comme Nantes, où Mélenchon sort en tête, Lyon et Bordeaux, où il talonne de très près Emmanuel Macron, ou encore dans tout le "boboland" de l'est de la capitale et sa petite couronne gentrifiée. C'est l'électorat de gauche modérée Hamon et, pour partie, Macron de 2017, celui qui a fait basculer les métropoles chez les Verts aux dernières municipales à Lyon, Bordeaux, Strasbourg ou Marseille, qui s'est dans ce cas exprimé en faveur du candidat de La France insoumise. Ces deux électorats (jeunesse éduquée et travailleurs du savoir) forment une alliance du capital culturel, proche de ce que l'économiste Thomas Piketty nomme la "gauche brahmane", une gauche de "sachants". Sans surprise, de très nombreux artistes et intellectuels avaient d'ailleurs appelé à voter Mélenchon. Et les électeurs titulaires d'un diplôme de niveau bac +5 sont deux fois plus nombreux à choisir Mélenchon que Le Pen, celui-ci se partageant le vote du capital culturel avec Emmanuel Macron dans une sorte de duopole urbain et éduqué.  

Un monopole du vote de banlieue et des minorités

Notons que le vote pour l'Union populaire est également très fort dans les Outre-Mer, comme il est repérable dans toute une France néorurale décroissante. Enfin on ne saurait passer à côté de la banlieue, où Jean-Luc Mélenchon réalise ses scores les plus impressionnants. Il termine en première position en Seine-Saint-Denis, où il frôle la majorité absolue au premier tour, avec plus de 60% des suffrages dans certaines communes comme La Courneuve ou Aubervilliers, il dépasse les 58% à Grigny dans l'Essonne (au sud de Paris), réalise également d'excellents scores dans les quartiers populaires de l'agglomération lyonnaise comme à Vaulx-en-Velin ou à Vénissieux. Mélenchon a largement conquis le vote des électeurs descendants de l'immigration postcoloniale, touchés dans les banlieues par la crise Covid, confrontés aux discriminations ethno-raciales et pour certains sensibles aux positions ouvertes sur l'islam du leader de La France insoumise. 

Un vote populaire ou un vote culturel ?

A la lumière de ces enseignements, on constate que le vote Mélenchon 2022 est un conglomérat générationnel, social et territorial qui conserve néanmoins une certaine cohérence culturelle. Est-il justifié d'écrire que la gauche, incarnée en 2022 par La France insoumise, s'est coupée du vote populaire ? Pas vraiment, dans la mesure où les catégories peu aisées ont choisi son candidat à peu près autant que Marine Le Pen. En revanche, si Mélenchon capte très largement le vote des "déclassés", diplômés mais peu aisés (étudiants, précariat intellectuel, néoruraux) et celui des électeurs populaires issus des minorités, le vote des travailleurs peu qualifiés des périphéries et des petites communes reste la chasse gardée de la candidate du Rassemblement national.  

Publié dans Articles de Presse

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