Grenoble: « L'affaire Bonfanti », la disparition mystérieuse d'une jeune femme résolue 36 ans après

Publié le par 20 Minutes par Caroline Girardon

COLD CASE Marie-Thérèse Bonfanti a disparu le 22 mai 1986 près de Grenoble. Trente-six ans après, un homme a été mis en examen pour « enlèvement, séquestration et meurtre »

Trente-six ans après la disparition de Marie-Thérèse Bonfantin, un suspect a été arrêté (illustration). — Jeff Pachoud / AFP

Trente-six ans après la disparition de Marie-Thérèse Bonfantin, un suspect a été arrêté (illustration). — Jeff Pachoud / AFP

  • Un « cold case » vieux de 36 ans a été élucidé par les gendarmes de la section de recherches de Grenoble, qui ont déjà travaillé sur les meurtres de Maëlys de Araujo et Victorine Dartois.
  • Marie-Thérèse Bonfanti, une jeune mère de famille, a disparu le 22 mai 1986.
  • Dimanche, Yves C, déjà suspecté à l’époque des faits, est passé aux aveux.

Une deuxième élucidation de « cold case » en moins d’un an. Après l’affaire Marinescu, les enquêteurs de la section de recherches de la gendarmerie de  Grenoble viennent de résoudre le mystère de la disparition de Marie-Thérèse Bonfanti. Trente-six ans après les faits, un homme de 56 ans a été mis en examen pour « enlèvement, séquestration et meurtre », a indiqué le procureur de la République Eric Vaillant, lors d’une conférence de presse ce jeudi après-midi. Le suspect est passé aux aveux dimanche, précise-t-il, confirmant une information de RTL et du Dauphiné Libéré. L’occasion de faire le point sur les éléments du dossier dévoilés ce jeudi.

Qui était Marie Thérèse Bonfanti ?

Agée de 25 ans à l’époque, la victime était mariée et mère de deux enfants, dont un bébé âgé de six mois. Le 22 mai 1986, elle se rend en voiture au 1140 avenue de la gare à Pontcharra. Là, elle doit livrer des journaux à une tierce personne, chargée ensuite de les distribuer localement. A l’adresse indiquée se trouvait une maison, aujourd’hui détruite, abritant six logements occupés par des locataires. Une autre maison d’habitation, accolée à ce bâtiment, était occupée par le propriétaire des logements loués.

A 15h30, une voisine la voit près de sa voiture avec un paquet de journaux en mains. Elle se dirige alors vers l’entrée des locataires. « C’est la dernière fois qu’elle sera aperçue », relate Boris Duffau, procureur adjoint. Dans la soirée, son mari s’inquiétant de ne pas la voir rentrer signale sa disparition aux gendarmes.

Quels sont les premiers éléments de l’enquête ?

Le soir même, les militaires découvrent la voiture de la victime près de la maison. Les clés du véhicule sont sur le tableau de bord et son sac à main, sur le siège avant. Pendant dix jours, les enquêteurs vont ratisser les environs pour la retrouver. En vain. Ils suspectent trois personnes, à commencer par le mari. Mais son emploi du temps le disculpe très rapidement. Le destinataire des journaux est, lui aussi, soupçonné. Vérification faite, il est mis hors de cause car le 22 mai 1986, il se trouvait à la maternité de Chambéry, où sa femme venait d’accoucher. Reste Yves C, un jeune homme de 21 ans, propriétaire des appartements en location. C’est lui qui réside dans la maison attenante.

« Son profil et son passé judiciaire vont attirer l’attention des enquêteurs », souligne Boris Duffau. A son actif, une première agression commise à l’âge de 14 ans et au cours de laquelle il s’en prend à une femme roulant à vélo. « En avril 1985, il étrangle un automobiliste. Il sera condamné à huit mois de prison avec sursis et 5.000 francs d’amende », révèle le procureur adjoint.

Une semaine après la disparition de Marie-Thérèse Bonfanti, le suspect et sa femme sont placés en garde à vue. Leurs déclarations ne coïncident pas et restent approximatives. Faute de preuves suffisantes, le couple sera relâché et un non-lieu sera rendu par le juge d’instruction en novembre 1987. Puis, confirmé en appel en juin 1988.

Quels éléments ont permis de rouvrir le dossier ?

Il aura fallu attendre 2020 pour que le frère de la victime parvienne à convaincre les autorités judiciaires de relancer l’enquête. Dans « une sorte de mémoire détaillé », adressé au procureur de la République de Grenoble, il argumente de « façon particulièrement circonstanciée » les raisons selon lesquelles il lui paraît nécessaire de rouvrir le dossier. « Cette élucidation est d’abord la conséquence de la persévérance des familles aidées par leurs avocats et les associations des familles de disparus », confirme Eric Vaillant.

Créé en 2021, le groupe « cold case » de la section de recherches de Grenoble, dont les membres ont travaillé sur les meurtres de Maëlys De Araujo et de Victorine Dartois, mobilise trois gendarmes sur l’affaire. « Particulièrement pugnaces, ils se sont basés sur la qualité de l’enquête réalisée par les premiers militaires qui avaient, entre autres, envisagé la piste que nous avons exploitée, explique le colonel James, le patron de la cellule cold case. Après avoir travaillé sur plusieurs hypothèses, c’est la seule qui était cohérente au regard des investigations réalisées. »

Seulement, compte tenu de l’ancienneté des faits et de la difficulté à retrouver les scellés de l’époque, les gendarmes ont « dû reconstituer la totalité de la procédure » en allant chercher dans différents types d’archives, comme le service historique de la Défense à Vincennes, et les compléter avec « des documents détenus par la famille de la victime ou des voisins ».

Qu’a dit le suspect en garde à vue ?

Au vu des résultats obtenus par les gendarmes, Yves C va être de nouveau arrêté le dimanche 8 mai 2022. Il reconnaît les faits, expliquant avoir eu « une altercation verbale » avec la mère de famille. « Sa voiture gênait le passage de la sienne. Il est rentré à son domicile, Marie-Thérèse Bonfanti est allée le retrouver chez lui pour lui demander de s’excuser de son comportement. Il l’a alors saisie par le cou à deux mains et l’a tuée par étranglement », raconte Boris Duffau, précisant qu’il n’y « a aucune connotation sexuelle, à ce stade ».

Puis, l’homme a chargé son corps dans le coffre de sa voiture, a roulé quelques kilomètres et l’a déposé en pleine nature. « Il n’a pas donné d’autre mobile pour expliquer son geste », poursuit le procureur, ajoutant que les investigations vont se poursuivre.

Le suspect sera-t-il jugé ?

Comme dans la plupart des affaires de « cold case », la question de la prescription se pose. « L’infraction d’enlèvement et séquestration étant une infraction continue, elle n’est toujours pas prescrite malgré les 36 ans écoulés », répond Eric Vaillant. Mais encore faut-il le prouver ? Seule l’enquête permettra de le faire. Si l’enlèvement et la séquestration ne sont pas prouvés, il restera le meurtre « susceptible d’être prescrit » (10 ans après le dernier acte d’enquête interruptif de prescription).

« Un débat juridique complexe va avoir lieu sur le sujet, les magistrats et avocats en charge de cette affaire le savent depuis le début », prédit le procureur de la République. Et d’ajouter : « Le parquet de Grenoble argumentera dans le sens de l’absence de prescription du meurtre, mais la Cour de cassation aura vraisemblablement à intervenir pour trancher définitivement le débat comme elle a eu déjà à le faire par le passé. »

Publié dans Articles de Presse

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