Affaire Abad : "Cette enquête, je l'ai commencée en janvier 2021", rappelle la journaliste de Mediapart Marine Tuchi qui réfute "l'accusation de calendrier politique"

Publié le par franceinfo Radio France

La journaliste de Mediapart se défend de travailler selon un agenda politique et revient sur les accusations de viol ou de tentative de viol qui vise le ministre des Solidarités Damien Abad.

Damien Abad vote dans sa circonscription à Oyonnax, lors du premier tour des éléctions législatives, le 12 juin 2022. (JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP)

Damien Abad vote dans sa circonscription à Oyonnax, lors du premier tour des éléctions législatives, le 12 juin 2022. (JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP)

Elle réfute toute accusation de calendrier politique. Marine Turchi, journaliste à Mediapart et co-autrice de l'enquête sur l'affaire Damien Abad, est revenu sur son travail, ce jeudi sur franceinfo. "Cette enquête, je l'ai commencée en janvier 2021", rappelle-t-elle. Trois femmes accusent le ministre des Solidarités de viol ou de tentative de viol. "Cela fait des années que Chloé, Margaux et Laëtitia en parlent autour d’elles", ajoute-t-elle.

Marine Turchi estime que le maintien de Damien Abad au gouvernement "est un choix politique" car "dans n’importe quelle entreprise, il y aurait eu quelqu’un qui serait suspendu à titre conservatoire".

Ce qui frappant dans cette affaire, dans d’autres aussi qui impliquent des personnalités politiques, c’est qu’une prise de parole peut en déclencher d’autres.

Oui, la parole amène la parole. Je le constate au quotidien dans les affaires de violences sexuelles parce que c'est difficile de formuler une parole et surtout face à un homme public. Damien Abad est aujourd’hui ministre et à l’époque, il était déjà patron des députés à l'Assemblée nationale. Donc c'est difficile de parler. Cette élue centriste, qu'on appelle Laëtitia dans mon article, accepte de témoigner dans Mediapart après beaucoup d'hésitations parce qu'elle a vu le témoignage de Chloé et Margaux dans mon premier article, publié le 21 mai. C’est très important de dire ça.

Son avocate l’expliquait sur franceinfo, elle a envisagé d’envoyer une lettre à Élisabeth Borne. Finalement, Laëtitia n'a pas souhaité le faire mais elle a accepté de témoigner dans Mediapart aux côtés d'autres témoignages. Parce que cette enquête, elle est très longue, elle fait dix pages. Il y a beaucoup de témoignages, de confidents de témoins mais aussi d'autres victimes présumées qui témoignent dans cette enquête. Je vous invite vraiment à la lire.

Et puis, il y a ces SMS de Damien Abad, adressés à une personne qui dénonce son comportement également. Une femme membre des Républicains. C’est très intéressant parce qu’ils ne datent pas d’il y a dix ans. C’était il y a deux semaines. Il y a deux semaines, au moment où je le questionne, il décroche son téléphone après mes questions. Il appelle cette femme pour me demander si elle a témoigné auprès de Mediapart. A aucun moment dans ces messages, il ne nie les faits qu'elle lui reproche. Et ça, c'est très important.

C’est plus facile de témoigner quand on se sent moins seule. Vous l'avez constaté à travers vos enquêtes ?

Regardez l'affaire PPDA. Quand Florence Porcel a porté plainte contre Patrick Poivre d'Arvor, elle était bien seule. Beaucoup ne la croyaient pas. On a vu ensuite une dizaine de femmes se manifester auprès de la presse ou auprès de la justice. C'est exactement ce qui se passe dans cette affaire puisque ce témoignage, je l'obtiens après des mois d'enquête et après la publication d'un premier volet. Il faut bien comprendre la difficulté des démarches pour ces personnes : la justice c'est 73% de classement sans suite pour les affaires de violences sexuelles. C'est difficile humainement, ce sont des procédures onéreuses et à l'issue très incertaine. C'est très difficile aussi de témoigner avec ce que ça veut dire sur les réseaux sociaux, etc. Je tiens quand même à dire que cette élue centriste, elle n'est pas anonyme pour moi. J'ai pu la rencontrer dans des heures et des heures. J'ai pu vérifier son identité, son témoignage.

Quand avez-vous commencé cette enquête ?

Je l'ai commencée en janvier 2021. Un an et demi de travail, c'est le temps qu'il faut pour pouvoir arriver à des premiers témoignages et au premier article. Dans ce second volet, il y aussi les témoins. Il y a Brigitte Fouré, par exemple, maire UDI d’Amiens, qui est quand même proche de la majorité présidentielle. Donc, on ne peut pas vouloir l'accuser de vouloir déstabiliser le gouvernement ou Damien Abad. Elle dit : "Moi, j'étais présente à certains des faits dénoncés par Laëtitia. J'ai vu un comportement indécent, incongru, lourd, déplacé de Damien Abad à cet événement et assez déplacé pour que je m'en souvienne 12 ans après", dit-elle. On peut citer aussi le sénateur Olivier Pacaud qui explique que cette élue centriste s'était confiée à lui il y a des années. Donc, ça fait des années que ces personnes, Chloé, Margaux et Laëtitia par exemple, en parlent autour d’elles. C'est très important parce que ça va à l'encontre de toute l'accusation de calendrier politique que j'entends.

Elisabeth Borne dit qu’elle ne peut pas se substituer à la justice. Mais la justice se saisit sans plainte. Donc, il n'y a aucune conséquence à tirer ?

Dans ces affaires, la justice décidera s'il y a des infractions ou pas. Mais il y a tout un tas d'autres questions qui se posent : éthiques, morales, politiques. Dans le monde du travail, par exemple, un employeur ne peut pas se comporter comme Emmanuel Macron à l'Elysée. Face à des accusations, il ne peut pas dire qu'il s'en remet à la justice pénale. Il doit engager une politique de prévention au risque d'être condamné au paiement de dommages et intérêts. Dans n’importe quelle entreprise, il y aurait eu quelqu’un qui serait suspendu à titre conservatoire, le temps d’une enquête interne et de vérifications. Le gouvernement fait un choix politique de maintenir quelqu’un qui est visé par de multiples accusations. C'est un choix politique.

Publié dans Articles de Presse

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