Cameroun : « Il y a un réengagement de la France dans ses anciennes colonies que lui dispute la Russie sur le plan sécuritaire »

Publié le par 20 Minutes par Xavier Regnier

INTERVIEW Lors de son premier mandat, Emmanuel Macron avait snobé la région. Mais la guerre en Ukraine et l’influence russe au Sahel changent la donne, explique Antoine Glaser à « 20 Minutes »

Emmanuel Macron accueilli par le Premier ministre camerounais Joseph Dion Ngute à Yaoundé. — Stephane Lemouton-POOL/SIPA

Emmanuel Macron accueilli par le Premier ministre camerounais Joseph Dion Ngute à Yaoundé. — Stephane Lemouton-POOL/SIPA

  • Emmanuel Macron est arrivé lundi soir à Yaoundé au Cameroun, pour une visite qui doit le mener jusqu’à jeudi au Bénin et en Guinée Bissau.
  • Lors de son premier mandat, le chef de l’Etat s’était détourné de ce traditionnel pré carré français, n’hésitant pas à critiquer les dirigeants en place depuis des décennies.
  • La guerre en Ukraine, le retrait de la force Barkhane du Mali sous l’influence de l’opération Wagner et les investissements de la Chine dans la région ont poussé le président français à changer son fusil d’épaule, selon Antoine Glaser.

Le sujet est toujours un peu délicat, tant la question de la « Françafrique » peut vite arriver sur le tapis. D’ailleurs, Emmanuel Macron avait soigneusement évité cette partie du globe lors de son premier mandat, contrairement au Maghreb. Mais l’influence grandissante de la Chine en Afrique et le retrait de la force Barkhane au Mali ont contraint le président français à agir. Lundi soir, il est donc arrivé à Yaoundé, la capitale du Cameroun, pour une visite de plusieurs jours qui doit aussi le mener au Bénin et en Guinée Bissau. Mais que faut-il attendre de ce déplacement du chef de l’Etat ? Antoine Glaser, journaliste et coauteur du Piège africain de Macron (avec Pascal Airault, ed. Fayard), a répondu aux questions de 20 Minutes.

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il tant attendu pour se rendre en Afrique de l’Ouest ? Et pourquoi maintenant ?

C’est vrai qu’au cours de son premier mandat, Macron avait boudé tous ces présidents d’Afrique centrale qu’il considère comme des autocrates. Il était même assez agressif, expliquant qu’il « mettait la pression sur le président Biya » pour la libération de prisonniers. Emmanuel Macron était plutôt allé dans des pays où l’armée française est présente, en raison de la lutte contre le terrorisme. Il y avait une volonté de sortir du pré carré de l’Afrique française pour aller dans des pays anglophones, pour le début de son deuxième mandat on pensait qu’il irait en Angola par exemple.

Mais compte tenu de la crise en Ukraine et du départ de la force Barkhane du Mali, il y a un réengagement de la France dans ses anciennes colonies que lui dispute la Russie sur le plan sécuritaire. On a même senti une certaine urgence à aller au Cameroun. C’est un pays stratégique d’un point de vue logistique pour l’armée française au Tchad. Et la France peut être très inquiète. Lors de la conférence de presse, on a vu le président Biya, 89 ans, très fatigué. S’il disparaît, le Cameroun peut être en danger du jour au lendemain.

Quels sont les enjeux de ce déplacement ? Va-t-il faire des annonces ?

Emmanuel Macron a reconnu que la France a perdu des positions financières au Cameroun, elle est passée de 40 % des parts de marché à la fin des années 1990 à 10 %, alors que la Chine est en plein essor. Par ailleurs, le Cameroun est la première économie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac). Il y a donc une tentative de réinvestissement des entreprises françaises au Cameroun, même si on l’a senti agacé sur la concurrence et la lutte contre la corruption. La France doit diversifier son apport à l’économie locale, notamment sur l’agriculture.

En même temps, Emmanuel Macron se montre très offensif contre l’influence russe, notamment contre les médias RT et Sputnik. Il a été loin dans ses propos, qui sont liés au contexte de la guerre en Ukraine, et a rappelé que des soldats français étaient morts au Mali avant l’arrivée du groupe Wagner. Il est aussi retombé dans une forme de paternalisme en mettant en garde les Camerounais contre leur exploitation par les Chinois…

Un collectif a appelé Emmanuel Macron à reconnaître les « crimes de la France coloniale ». Peut-il demander pardon en Afrique ?

Non, mais il y a une volonté de faire comme pour le Rwanda, avec la mise en place de rapports mémoriels. Ça a moins bien marché avec l’Algérie et le rapport Stora. Le Cameroun est le seul pays de la région où il y a eu une forme de guerre d’indépendance, un terme sur lequel Emmanuel Macron s’est montré hésitant. Il a chargé des historiens des deux pays d’étudier cette période, c’est déjà quelque chose de nouveau.

Lors de son premier mandat sa position était d’arrêter de parler de période coloniale et postcoloniale. En jouant sur sa jeunesse, il avait demandé « tournons la page » aux étudiants burkinabés, c’était une façon de passer l’ardoise magique. On sent que maintenant il répond à la jeunesse camerounaise qui a envie qu’on parle de son histoire, pas seulement sous la période coloniale mais aussi jusqu’à chute du mur de Berlin. Néanmoins, la France ne s’est jamais excusée auprès du Rwanda malgré le rapport du Caire.

Publié dans Articles de Presse

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