Comment six magnats de la presse anglophone ont aidé le régime nazi naissant

Publié le par The Times of Israël par JP O’ Malley

Dans "The Newspaper Axis", Kathryn S. Olmsted explique comment, avant la Seconde Guerre mondiale, les barons de la presse ont tenté d'influencer le public en faveur d'Hitler

Robert R. McCormick, éditeur du Chicago Tribune, s'adressant à une foule réunie pour commémorer l'établissement de la liberté de la presse en Amérique à Mount Vernon, New York, le 28 octobre 1933. (Crédit : Photo AP)

Robert R. McCormick, éditeur du Chicago Tribune, s'adressant à une foule réunie pour commémorer l'établissement de la liberté de la presse en Amérique à Mount Vernon, New York, le 28 octobre 1933. (Crédit : Photo AP)

En janvier 1934, Lord Harold Rothermere, propriétaire du Daily Mail britannique, a publié un article depuis Munich faisant l’éloge d’Adolf Hitler, alors que les Juifs étaient évincés de la vie publique en Allemagne et que le parti nazi avait déjà établi un vaste réseau de camps de concentration à travers le pays.

Rothermere assurait à ses lecteurs que les récits de ces atrocités étaient largement exagérés. Les restaurants et les hôtels de Munich étaient bondés de Juifs allemands pendant la période des fêtes, et aucun d’entre eux « ne montrait le moindre signe d’insécurité ou de souffrance », écrivait le propriétaire du journal britannique. C’était typique de la ligne pro-nazie promue, cette année-là, par le Daily Mail du Royaume-Uni.

Les nazis devaient contrôler les « éléments étrangers et les Israélites d’attaches internationales qui s’introduisaient progressivement dans l’État allemand », comme le disait Rothermere dans un autre article qu’il a personnellement rédigé en juillet 1934. Le Daily Mail apportait également ses encouragements à la British Union of Fascists, un parti dirigé par Sir Oswald Mosley en Grande-Bretagne, qui était connu pour son soutien à Hitler et pour sa propagande antisémite. « Hourra pour les chemises noires », s’était exclamé un titre tristement célèbre du Daily Mail en janvier 1934.

Le nouveau livre de l’historienne californienne Kathryn S. Olmsted, The Newspaper Axis : Six Press Barons Who Enabled Hitler, dresse le portrait de Rothermere et de cinq autres puissants magnats de la presse dans le monde anglophile des deux côtés de l’Atlantique entre 1933 et 1945, qui ont tous adopté une ligne éditoriale pro-nazie.

« Lord Rothermere était un pro-fasciste qui avait une profonde sympathie pour Adolf Hitler », explique Olmsted au Times of Israel depuis son bureau de l’université de Californie à Davis, duquel elle préside le département d’histoire.

Comme elle l’écrit dans la préface de son nouveau livre : « Pendant des années, Rothermere et ses collègues barons de la presse, tant en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis, ont fait pression sur les dirigeants de leurs pays pour qu’ils ignorent la menace du fascisme. »

L’auteur et historienne Kathryn S. Olmsted. (Crédit : Autorisation)

L’auteur et historienne Kathryn S. Olmsted. (Crédit : Autorisation)

Olmsted consacre un chapitre à l’étude de la manière dont le Daily Mail britannique, dirigé par Rothermere, s’était fait le représentant de l’Allemagne hitlérienne entre le milieu et la fin des années 1930. Le journal décrivait l’Allemagne sous Hitler « comme l’une des nations les mieux gouvernées d’Europe » et continuait de renforcer la popularité d’Hitler, même si les nazis utilisaient des tactiques terroristes contre leurs ennemis politiques.

Le 5 mars 1933, le parti nazi a remporté 44 % des voix aux élections, ce qui lui a octroyé 288 sièges au Reichstag. Moins de trois semaines plus tard, alors que les chemises brunes nazies intimidaient toute opposition politique restante, le Reichstag a voté à la majorité des deux tiers requise pour donner à Hitlervia la loi d’habilitation – le droit de légiférer sans l’approbation du Reichstag pendant quatre ans.

De nombreux journalistes américains et britanniques basés à Berlin à l’époque ont décrit cette décision comme le début de la fin de la démocratie allemande. Le Daily Mail n’était pas d’accord.

« Personne ici ne versera de larmes sur la disparition de la démocratie allemande », déclarait l’éditorial du journal peu après l’obtention par les nazis de ce mandat historique leur permettant de gouverner par décret dictatorial.

Olmsted affirme que « les articles du Daily Mail [à cette époque] reflétaient toujours un parti pris pro-nazi et les journalistes de Rothermere étaient parfaitement conscients du fait que les sympathies de leur patron allaient à Hitler ».

Le désormais tristement célèbre article de Lord Harold Rothermere soutenant Oswald Mosley. (Crédit : Wikimedia Commons)

Le désormais tristement célèbre article de Lord Harold Rothermere soutenant Oswald Mosley. (Crédit : Wikimedia Commons)

Comme le livre le montre clairement, Rothermere n’était pas non plus le seul dans ce cas. Lord Max Beaverbrook, propriétaire du Daily Express, du Sunday Express et de l’Evening Standard, a également eu des sympathies nazies, comme c’était aussi le cas de Robert McCormick, propriétaire du Chicago Tribune ; de William Randolph Hearst, propriétaire de plus d’une vingtaine de journaux et d’une agence de presse syndicale qui avait le monopole des médias américains ; et du binôme – frère et sœur – Joseph et Cissy Patterson, qui dirigeaient respectivement le New York Daily News et le Washinton-Times Herald.

Les journaux détenus par ces six magnats de la presse atteignaient un public combiné d’environ 65 millions de lecteurs quotidiens au Royaume-Uni et aux États-Unis. Ils versaient régulièrement des sommes importantes à des dirigeants fascistes désireux de promouvoir leurs idées auprès d’un public mondial. William Randolph Hearst, par exemple, payait à Hitler et à d’autres responsables nazis une moyenne de 1 500 dollars par article – soit 20 000 dollars en monnaie actuelle.

William Randolph Hearst payait Hitler et d’autres responsables nazis en moyenne 1 500 dollars par article, soit 20 000 dollars en monnaie actuelle.

« En donnant aux dictateurs fascistes accès au public américain et en leur permettant de se présenter comme des champions pacifiques de l’ordre, Hearst a contribué à normaliser le fascisme auprès de ses 30 millions de lecteurs », explique Olmsted. « Ces barons de la presse ne se contentaient pas de vendre les nouvelles, ils les construisaient et mentaient en rapportant les événements afin de gagner beaucoup d’argent et afin également d’acquérir une influence politique. »

Lord Max Beaverbrook près de la porte de Brandebourg à Berlin, en Allemagne, en février 1928. (Crédit : Photo AP)

Lord Max Beaverbrook près de la porte de Brandebourg à Berlin, en Allemagne, en février 1928. (Crédit : Photo AP)

Selon Olmsted, le Daily Express britannique a également montré peu de sympathie pour la souffrance des Juifs allemands ou de préoccupation pour la protection des droits de l’homme. Son livre cite deux exemples frappants du journal britannique, dirigé par Lord Max Beaverbrook, qui encourageait « des opinions xénophobes, nationalistes, impérialistes et antisémites ».

Lors des événements de la Nuit de cristal, le 9 novembre 1938, de violents pogroms anti-juifs ont éclaté en Allemagne, en Autriche et dans la région des Sudètes en Tchécoslovaquie. Un article, paru dans le Daily Express peu après, s’est rangé du côté des agresseurs nazis. Le titre de l’article était le suivant : « Des foules de pillards défient Goebbels », et il a laissé entendre que les dirigeants allemands avaient tenté d’arrêter les brutalités des violences anti-juives, plutôt que de l’encourager. « Prenez conseil auprès de l’adage séculaire qui est devenu un lieu commun : ‘Moins on en dit, mieux on se porte' », avait dit le journal à ses lecteurs.

Le Daily Express a également édulcoré le discours tristement célèbre prononcé par Hitler en janvier 1939, dans lequel il menaçait d’anéantir les Juifs d’Europe. Le journal avait choisi de ne rapporter que certaines parties du discours, laissant entendre qu’il représentait, en fait, un rameau d’olivier offrant la paix d’Hitler au reste de l’Europe. « Nous savons maintenant qu’Hitler est d’accord avec le Daily Express« , disait l’éditorial à ses lecteurs. « Hitler dit qu’il s’attend à ce que la paix perdure. »

Des journalistes américains – en bas à gauche, John Randolph Hearst, directeur général adjoint de Hearst Newspapers – arrivant d’une tournée des camps de prisonniers allemands, se tiennent sur la rampe d’un avion de l’Air Transport Command à LaGuardia Field, New York, le 8 mai 1945. (Crédit : AP Photo/KL)

Des journalistes américains – en bas à gauche, John Randolph Hearst, directeur général adjoint de Hearst Newspapers – arrivant d’une tournée des camps de prisonniers allemands, se tiennent sur la rampe d’un avion de l’Air Transport Command à LaGuardia Field, New York, le 8 mai 1945. (Crédit : AP Photo/KL)

Selon Olmsted, le journal n’avait pas ouvertement contesté l’antisémitisme d’Hitler pour deux principales raisons. Le propriétaire du journal, Lord Max Beaverbrook, comme Hitler, croyait au concept d’une hiérarchie raciale, avec les Anglo-Saxons au sommet. Beaverbrook considérait également le Royaume-Uni comme un empire autonome et non pas comme une entité culturellement ou politiquement rattachée, d’une manière ou d’une autre, au continent européen.

« Beaverbrook croyait en un nationalisme blanc mondial et il craignait qu’une opposition aux nazis ne mette en péril l’Empire britannique, de sorte que la montée en puissance d’Hitler ne le concernait pas », explique Olmsted.

La ligne pro-nazie adoptée par les puissants magnats de la presse des deux côtés de l’Atlantique avant – et dans certains cas pendant – la Seconde Guerre mondiale, a déjà été bien documentée par plusieurs chercheurs, historiens et auteurs. Le livre d’Olmsted est cependant le premier du genre à se pencher sur la manière dont les barons de la presse britannique et américaine ont collaboré pour retarder et saper l’alliance anglo-américaine contre Hitler.

Selon Olmsted, les spécialistes de la presse et les historiens ont trouvé difficile d’évaluer la couverture de ces journaux, car certains d’entre eux n’ont numérisé leur contenu que l’année dernière. Toutefois, l’historienne admet que d’immenses recherches ont été menées sur les journaux de Hearst et le New York Daily News.

« Je m’intéressais à la relation transnationale entre ces barons de la presse, mais je voulais aussi voir comment ils s’influençaient mutuellement », explique Olmsted. « Lord Max Beaverbrook et Joe Patterson, par exemple, entretenaient une correspondance étroite où ils essayaient d’œuvrer conjointement à promouvoir l’isolationnisme dans leurs deux pays respectifs. »

Ce qui s’était notamment produit à la suite d’un échange commercial de routine par lettre en mars 1935 entre Beaverbrook et Patterson. Patterson avait signé sa correspondance en déclarant que « nous sommes tous très alarmés ici [aux États-Unis] par la perspective d’une guerre en Europe ».

« The Newspaper Axis : Six Press Barons Who Enabled Hitler », par Kathryn S. Olmsted. (Crédit : Autorisation)

« The Newspaper Axis : Six Press Barons Who Enabled Hitler », par Kathryn S. Olmsted. (Crédit : Autorisation)

Beaverbrook a répondu en demandant la permission d’imprimer les derniers mots de la lettre de Patterson sur la première page du Daily Express britannique. Le baron de la presse britannique a ensuite organisé une réunion privée dans une banlieue de Londres où trois députés britanniques ont évoqué l’importance du message isolationniste de Patterson.

Les isolationnistes prônaient la non-implication dans les conflits européens et asiatiques et, plus largement, le non-interventionnisme dans la politique internationale.

Joseph Kennedy a peut-être été l’isolationniste le plus célèbre et le plus controversé de son époque. Sa vision du monde était très largement partagée par ces six magnats de la presse : la guerre étant mauvaise pour les affaires, le Royaume-Uni, l’Europe et les États-Unis devaient l’éviter à tout prix – même si cela signifiait se compromettre avec l’Allemagne nazie et fermer les yeux sur ses politiques antisémites officielles.

Une tentative ratée de maintenir les États-Unis et le Royaume-Uni en dehors de tout conflit avec l’Allemagne nazie a entraîné la fin de la courte carrière politique de Kennedy, qui s’est déshonoré aux yeux du monde. Durant l’été 1938, le président américain de l’époque, Franklin Delano Roosevelt, avait nommé Kennedy (qui était alors l’une des personnes les plus riches d’Amérique) ambassadeur des États-Unis au Royaume-Uni.

Pendant qu’il occupait ce poste diplomatique très en vue, Kennedy avait continué à contacter en privé des amis journalistes flagorneurs dans la presse américaine, leur demandant d’écrire des articles favorables sur le Premier ministre britannique de l’époque, Neville Chamberlain, notamment en ce qui concernait ses bons rapports avec Adolf Hitler. Ce sujet a été exploré en détail dans The Ambassador : Joseph P Kennedy at the Court of St James’s 1938-1940, un ouvrage publié l’année dernière par la biographe américano-britannique, Susan Ronald.

Kennedy était également favorable au positionnement du parti nazi sur la « question juive » et il a exprimé des opinions antisémites lors d’une réunion privée informelle à Londres, en mai 1938, avec le nouvel ambassadeur allemand en Grande-Bretagne, Herbert von Dirksen. Kennedy avait promis d’aider à améliorer instamment l’image des relations publiques nazies, notamment dans la presse anglo-saxonne. La haute-hiérarchie du parti nazi avait été informée de cette réunion clandestine, mais les supérieurs de Kennedy à Washington ne l’avaient pas été.

Joseph Patrick Kennedy, dit Joe Kennedy, ambassadeur américain à Londres, souriant en quittant la Chambre des Communes, après avoir assisté à la séance spéciale de la Chambre, à Londres, le 29 août 1939. (Crédit : AP Photo/Staff/Len Puttnam)

Joseph Patrick Kennedy, dit Joe Kennedy, ambassadeur américain à Londres, souriant en quittant la Chambre des Communes, après avoir assisté à la séance spéciale de la Chambre, à Londres, le 29 août 1939. (Crédit : AP Photo/Staff/Len Puttnam)

Puis, pendant la bataille d’Angleterre en novembre 1940, Kennedy a démissionné. Son départ controversé a fait suite à des écrits parus dans la presse américaine : « La démocratie n’existe plus en Angleterre », avait-il déclaré. « Et elle pourrait bien ne plus exister ici [aux États-Unis] non plus. »

La Maison Blanche n’avait pas été d’accord – pas plus que le Département d’État, le gouvernement britannique ou la famille royale britannique. En octobre 1940, le roi George VI a écrit dans son journal intime que « Kennedy pensait toujours en termes de dollars et non en termes de sentiments humains ». Kennedy n’a plus jamais servi ni brigué aucune fonction publique.

Les isolationnistes ont toujours fait une fixation sur l’idée que c’étaient les Juifs qui essayaient de faire entrer les États-Unis et le Royaume-Uni dans la guerre.

« Les isolationnistes ont toujours fait une fixation sur cette idée que c’étaient les Juifs qui essayaient de faire entrer les États-Unis et le Royaume-Uni dans la guerre », déclare Olmsted, ajoutant qu’une « analyse anglo-américaine de ces six barons de la presse peut nous aider à mieux comprendre d’où vient l’isolationnisme, comment le terme a été utilisé à cette période et ce qu’il signifiait ».

« Joseph et Cissy Patterson, et Robert McCormick, par exemple, pensaient que si les États-Unis s’impliquaient dans les affaires politiques européennes, ils finiraient par perdre une grande partie de leur pouvoir et de leur contrôle sur le reste du monde », dit-elle.

Cissy Patterson, propriétaire du Washington Times-Herald, en 1939. (Crédit : Domaine public)

Cissy Patterson, propriétaire du Washington Times-Herald, en 1939. (Crédit : Domaine public)

L’historienne estime que ces six barons de la presse « ont contribué à jeter les bases du paysage médiatique de la droite nationaliste, raciste et antisémite », encore très présent aujourd’hui au Royaume-Uni et aux États-Unis. Elle relève de nombreuses similitudes entre l’époque et aujourd’hui, notamment l’omniprésence des reportages « piège à clics » qui font les gros titres et diabolisent les libéraux, les « internationalistes » et d’autres groupes sociaux et raciaux qui ne correspondent pas à un programme politique nationaliste et populiste d’extrême droite, entièrement blanc.

« Nous pouvons encore entendre les échos de ces six barons de la presse aujourd’hui dans les titres anti-européens du Daily Express, du Daily Mail, et dans le populisme furieux de Fox News et Breitbart », déclare Olmsted.

« Ces mouvements nationalistes blancs de droite toxiques remontent aux années 1930 », dit-elle. « Mais ils continuent d’influencer la politique étrangère anglo-américaine aujourd’hui. »


Joseph Medill Patterson, président du New York Daily News, et son épouse Mary King Patterson arrivant à New York à bord du Queen Mary après leur lune de miel en Europe, le 8 août 1938. (Crédit : Photo AP)


Joseph Medill Patterson, président du New York Daily News, et son épouse Mary King Patterson arrivant à New York à bord du Queen Mary après leur lune de miel en Europe, le 8 août 1938. (Crédit : Photo AP)


Lord Harold Rothermere, deuxième à partir de la droite, propriétaire du London Daily Mail et d'autres journaux britanniques, discutant avec ses collègues journalistes avant le déjeuner du 100e anniversaire de l'AP qui a eu lieu au Waldorf Astoria, à New York, le 19 avril 1948. (Crédit : AP Photo/Murray L. Becker)


Lord Harold Rothermere, deuxième à partir de la droite, propriétaire du London Daily Mail et d'autres journaux britanniques, discutant avec ses collègues journalistes avant le déjeuner du 100e anniversaire de l'AP qui a eu lieu au Waldorf Astoria, à New York, le 19 avril 1948. (Crédit : AP Photo/Murray L. Becker)


Le propriétaire de journaux américain William Randolph Hearst faisant du shopping à Londres, le 25 septembre 1936. (Crédit : AP Photo/Worth)


Le propriétaire de journaux américain William Randolph Hearst faisant du shopping à Londres, le 25 septembre 1936. (Crédit : AP Photo/Worth)

Publié dans Articles de Presse

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