Guerre en Ukraine: pressions pour une mission d’inspection de la centrale de Zaporijia

Publié le par Libération par Margot Davier

Lors d’un appel téléphonique, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se sont mis d’accord: l’Agence internationale de l’énergie atomique devrait pouvoir se rendre sur le site, plusieurs fois ciblé par des frappes, «dans les plus brefs délais».

Devant la centrale de Zaporijia, le 4 août. (Alexander Ermochenko/REUTERS)

Devant la centrale de Zaporijia, le 4 août. (Alexander Ermochenko/REUTERS)

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pourra-t-elle bientôt mener une mission d’inspection à la centrale nucléaire de Zaporijia, sous contrôle russe depuis mars ? La situation tendue et inquiétante autour du site a été au menu de l’entretien téléphonique entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, qui se sont parlé pendant une heure et quart au téléphone ce vendredi. Lors de ce premier coup de fil entre les deux dirigeants depuis le 28 mai, ils ont convenu d’une inspection de l’AIEA «dans les plus brefs délais».

Le président russe a indiqué qu’il acceptait «de revoir l’exigence» qu’elle passe par la Russie. «Il a accepté qu’elle s’y rende dans le respect de la souveraineté ukrainienne et donc en passant par l’Ukraine, sous contrôle gouvernemental», fait savoir une source à l’Elysée, qui estime que des conditions de sécurité minimales doivent être réunies. La France est prête à contribuer sur les plans technique et logistique pour assurer le bon déroulé de la mission.

Capteurs de radioactivité

Depuis que les forces militaires russes se sont emparées du tentaculaire complexe nucléaire de Zaporijia, au début du mois de mars, quatre des six réacteurs de la centrale sont à l’arrêt, et le site a été plusieurs fois la cible de bombardements, agitant le spectre d’un accident nucléaire majeur. Moscou et Kyiv ne cessent de s’accuser mutuellement des frappes. Le 11 août, la centrale a été touchée par trois bombardements, «sans que des zones sensibles au regard des risques radiologiques ne soient touchés […] Les mesures disponibles dans l’environnement ne montrent pas d’élévation de la radioactivité autour du site», tempérait néanmoins une note d’information du 12 août de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

Par ailleurs, trois des quatre lignes électriques permettant de connecter la centrale au réseau ukrainien ne fonctionnent plus à cause des combats, selon un communiqué d’Energoatom, l’opérateur ukrainien de la centrale. Si elles arrivent à bon port, les équipes de l’AIEA devront évaluer la fiabilité des équipements, leur approvisionnement en carburant, la disponibilité des équipes, et la présence de facteurs aggravants quant à la sécurité nucléaire.

«Il y a deux éléments que va pouvoir constater la mission de l’AIEA : l’étendue des dégâts sur les capteurs de radioactivité aux alentours de la centrale, suite aux bombardements du début du mois, et si la centrale est devenue une base militaire russe. Même si ce n’est pas l’objet d’une inspection initialement, on va pouvoir savoir si la Russie viole les conventions de Genève et les résolutions de l’AIEA», observe Thomas Fraise, doctorant au sein du programme de recherche sur les savoirs nucléaires du Centre de recherches internationales de Sciences-Po.

«Déconnecter la centrale»

Plus tôt dans la journée, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, en voyage officiel à Kyiv et à Odessa, a demandé à la Russie de ne pas couper la centrale de Zaporijjia du réseau ukrainien. «Bien évidemment, l’électricité de Zaporijjia est une électricité ukrainienne […] Ce principe doit être pleinement respecté», a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse en marge de la visite du port d’Odessa. Ainsi, les équipes de l’AIEA pourront aussi évaluer la fiabilité des craintes de l’opérateur Energoatom, qui exploite la centrale de Zaporijjia : «Il y a des informations selon lesquelles les occupants russes prévoient d’arrêter le fonctionnement des réacteurs et de les couper des lignes d’approvisionnement du système d’énergie ukrainien», a précisé la compagnie dans un communiqué sur sa chaîne Telegram.

Selon Energoatom, les forces russes cherchent des approvisionnements pour des générateurs au diesel. «Si cette piste se confirme, c’est que les Russes ont probablement l’intention de déconnecter la centrale pour la reconnecter à une autre grille d’énergie, comme la Crimée ou d’autres territoires occupés par la Russie. Cela reste une information à prendre avec des pincettes, car nous ne disposons que d’une source ukrainienne», renchérit Thomas Fraise.

Un personnel ukrainien épuisé

Des salariés de l’industriel nucléaire russe Rosatom se trouvent par ailleurs sur le site, en plus des militaires russes. Leur présence rend particulièrement difficiles les conditions de travail du personnel ukrainien demeuré sur place. Une partie des 10 000 salariés de la centrale a été évacuée dans la ville voisine, Energodar. «Les équipes restent en majorité ukrainiennes, et travaillent sous contrôle russe, donc dans des conditions très dures sur le plan personnel, auxquelles il faut ajouter un stress et une fatigue élevés, pointe le chercheur Thomas Fraise. Ce personnel est épuisé parce qu’il travaille au milieu de militaires. Cela a des conséquences importantes sur le fonctionnement de la centrale.» Thomas Fraise rappelle que les deux accidents nucléaires de l’histoire sont dus à des erreurs humaines : l’explosion en 1986 du réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, également en Ukraine, est imputable à une série de tests et d’actions erronées, tout comme l’accident de la centrale de Three Mile Island, aux Etats-Unis, en 1979.

Publié dans Articles de Presse

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