Il y a cinquante ans, le choc de l’affaire du talc Morhange qui a causé la mort de 36 enfants

Publié le par Ouest-France avec AFP

Le 24 août 1972, le ministère de la Santé publie une curieuse « mise en garde contre l’utilisation d’un talc », la poudre qu’on saupoudre sur les fesses des bébés. Récit d’un empoisonnement qui a causé la mort de 36 enfants, fait 204 victimes au total et mis à nu la faiblesse des contrôles sanitaires.

Dans cette photo d’archive prise le 30 août 1972, un homme tient une bouteille de talc Morhange. | AFP

Dans cette photo d’archive prise le 30 août 1972, un homme tient une bouteille de talc Morhange. | AFP

Il y a cinquante ans, la France découvrait avec effroi qu’un banal produit d’hygiène pour bébé pouvait tuer aussi sûrement qu’un poison : c’était le début de l’affaire du talc Morhange.

Récit d’un empoisonnement qui a causé la mort de 36 enfants, fait 204 victimes au total et mis à nu la faiblesse des contrôles sanitaires, à partir des archives de l’AFP.

Une étrange épidémie d’encéphalites

Le 24 août 1972, le ministère de la Santé publie une curieuse « mise en garde contre l’utilisation d’un talc », la poudre qu’on saupoudre sur les fesses des bébés. Le ministère fait état « d’accidents récemment survenus à des enfants en bas âge » qui « pourraient être dus à l’emploi du talc Morhange ».

À Charleville-Mézières, le chef du service de pédiatrie de l’hôpital Manchester, le docteur Jean-François Elchardus, est intrigué depuis plusieurs semaines par une étrange épidémie d’encéphalites chez des nourrissons.

Le tableau clinique est à chaque fois le même : « fesses très irritées, état somnolent et comateux, entrecoupé de paroxysmes nerveux ». L’évolution est souvent « foudroyante » : la mort survient « dans un délai de 24 à 48 heures », explique le pédiatre à l’AFP.

Parmi les jeunes victimes, Hervé Bouanich, 14 mois, était un garçon « costaud » pour son âge, se souvient sa mère. « J’ai pris le talc Morhange dans un magasin quelconque. Il était écrit sur la boîte que c’était du talc pour bébé. Pendant quatre jours, j’ai appliqué ce produit », explique-t-elle à l’envoyé spécial de l’AFP André Chavanne.

Le décès d’Hervé Bouanich et la découverte chez ses parents du talc servent de détonateur. Dépêché de Paris, l’épidémiologiste Gilbert Martin-Bouyer de l’Inserm, fait analyser la poudre saisie chez les Bouanich.

L’analyse révèle une « teneur exagérée en hexachlorophène », un puissant bactéricide. Dans la foulée, un test est effectué sur un chien : l’animal meurt en deux heures.

Sur cette photo prise le 30 août 1972 devant la préfecture de Charleville-Mézières, une femme porte son bébé qui tient une bouteille de talc Morhange dans sa main. | AFP

Sur cette photo prise le 30 août 1972 devant la préfecture de Charleville-Mézières, une femme porte son bébé qui tient une bouteille de talc Morhange dans sa main. | AFP

Incorporé à des centaines de cosmétiques

Comment un antiseptique aussi puissant que l’hexachlorophène a pu se retrouver à hauteur de plus de 6 % dans une inoffensive poudre pour bébé ? Le directeur de la parfumerie Morhange, Paul Berty, est formel : son talc n’a aucune raison d’en contenir. « Le contrat que nous avions passé avec la Sético ne fait pas du tout mention de cette substance ».

La Sético est une entreprise sous-traitante de la région parisienne qui « conditionne » des cosmétiques pour des grandes marques comme Morhange. Elle aussi se défend, assurant n’être « ni un laboratoire, ni une société de fabrication » même si elle réalise « le mélange final de divers produits ».

Parmi ces divers produits, figure l’hexachlorophène, bactéricide mis au point en 1939 par la firme suisse Givaudan. De nos jours, la fiche de sécurité chimique de ce « composé organochloré » met clairement en garde : « nocif par contact cutané », « risque présumé d’effets graves pour le système nerveux ».

Mais à l’époque, l’hexachlorophène est incorporé à des centaines de produits cosmétiques pour en améliorer la conservation et en accroître les propriétés antiseptiques : des savons, crèmes à raser, déodorants et même dentifrices en contiennent, selon le blog spécialisé Cosmetics and skin. Givaudan livre à la Sético, comme à d’autres, cette poudre blanche en fûts de cinquante kilos, sous le nom commercial de « G-11 », sans mise en garde particulière. La législation ne le demande pas.

Il faut attendre fin août 1972 pour que le ministre de la Santé Jean Foyer décide, en urgence, de classer le produit au « tableau C des substances vénéneuses » qui regroupe les produits dangereux utilisés comme médicaments.

Un « ratage judiciaire » pour Badinter

Le procès organisé sept ans plus tard au tribunal correctionnel de Pontoise montre que désordre et saleté régnaient dans les locaux de la Sético, que les ouvriers savaient à peine lire et ne faisaient pas vraiment la différence entre sacs de talc et fûts de « G-11 ».

« Pour moi, le G-11, c’était du talc », expliquera l’un d’eux. Appelé à la barre le 18 octobre 1979, l’expert Gilbert Martin-Bouyer assure, lui, que « la toxicité aiguë de l’hexachlorophène » était connue de Givaudan dès 1939 après des expériences de toxicité « portant en tout et pour tout sur dix souris et trois lapins ».

Un premier jugement prononcé en février 1980 contre cinq des six prévenus (dirigeants et employés de la Sético, directeurs de Morhange et de Givaudan-France) est l’objet d’un procès en appel qui débouche en décembre 1980 sur des peines qui sont automatiquement amnistiées en vertu d’une loi d’amnistie datant de l’élection présidentielle de 1974.

Cette affaire restera comme un « ratage judiciaire », déclare l’avocat Robert Badinter qui défendait Givaudan-France. « Des tonnes de dossiers inutiles. Mais surtout des enfants morts pour rien… », déclarent, amers à la sortie du tribunal, des parents.

Publié dans Articles de Presse

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