Mort de Daria Douguina : pourquoi les preuves apportées par la Russie interrogent

Publié le par LCI par Felicia Sideris

La "carte d'identité" de Natalia Vovk diffusée par le FSD est disponible en ligne depuis le 13 avril 2022 - Capture d'écran / Nemezida / Archive.vn

La "carte d'identité" de Natalia Vovk diffusée par le FSD est disponible en ligne depuis le 13 avril 2022 - Capture d'écran / Nemezida / Archive.vn

  • Le Kremlin a annoncé lundi connaître le meurtrier de Daria Douguina, décédée ce samedi.
  • Selon le FSB, Natalya Vovk, une soldate du "régiment ukrainien d'Azov", aurait fait exploser la voiture de cette fille d'un proche de Vladimir Poutine.
  • Une affirmation aux preuves légères.

Chaque supposée preuve n'apporte que trop peu de réponses. Et arrive avec son lot de questionnements. Ce lundi 22 août, dans la soirée, la Russie a affirmé avoir trouvé le coupable derrière l'attaque à la voiture piégée qui a tué Daria Douguina deux jours plus tôt. Comme on pouvait s'y attendre, le Kremlin a accusé l'Ukraine et le régiment Azov d'être derrière cette affaire. Dans la soirée, le service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (FSB) a ainsi indiqué qu'une Ukrainienne du nom de Natalya Vovk serait derrière ce meurtre.

D'après les informations des renseignements fédéraux, distillées dans la presse russe, la femme de 43 ans serait entrée dans le pays le 23 juillet dernier via l'Estonie dans une Mini Cooper. Elle aurait ensuite loué un appartement dans l'immeuble de Daria Douguina, l'aurait suivie en changeant régulièrement ses plaques d’immatriculation, puis posé un piège dans sa voiture avant de s'enfuir en Estonie. Tout ça, accompagnée de sa fille de douze ans. Un scénario que le FSB a appuyé de plusieurs "preuves" vidéos et images, fournies à la presse. Nous avons passé ces éléments au crible.

Une carte d'identité en ligne depuis avril

Tout d'abord, c'est l'identité de la suspecte qui pose question. Les médias russes rapportent en effet qu'il s'agit de Natalia Vovk et qu'elle portait sur elle sa "carte d'identité du bataillon Azov". Sauf que la carte numéro 057529 diffusée dans les médias ne peut servir de preuve. Car elle n'est autre que celle qu'on trouve déjà en ligne sur le site russe Nemezida. Conçu par un groupe de hackers qui diffusent les identités de prétendus soldats du régiment Azov, il affiche cette photo depuis le 13 avril 2022. Ce qui signifie que cette image n'est pas exclusive. Mais aussi que cette soldate a traversé la frontière à deux reprises en étant pourtant connue des services de renseignements. Dans une publication sur Twitter, un membre du site d'investigation Bellingcat, Christo Gorozev, s'est ainsi demandé "comment elle est entrée en Russie avec cette empreinte militaire facilement détectable ?" 

Par ailleurs, ce document n'est plus valable depuis quelques années. L'inscription laissée au crayon à papier sur ce certificat montre qu'il a été remplacé le 7 septembre 2020 pour cause de "mariage". Ce qui explique que le nom affiché sur le papier rose soit "Natalya Pavlovna Shaban", son nom de jeune fille qu'elle a donné à son enfant, Sofia Shaban.

Enfin, si la carte publiée montre bien une affiliation à l'armée ukrainienne, elle ne prouve en aucun cas une quelconque appartenance au régiment Azov. Dans une "conférence de presse" diffusée lundi soir par la chaîne YouTube "AZOV Media", un soldat de ce régiment a relevé que la femme n'affiche pas le type d'uniforme "camouflage" traditionnellement porté par les soldats Azov, mais l'uniforme traditionnel de la garde nationale. Il a, lui aussi, observé que cette carte n'était plus valable depuis deux ans à cause d'un "changement d'état civil". De quoi pousser ce soldat à considérer que les forces pro-russes, qui occupent Marioupol depuis le mois de mai, ont simplement mis la main sur de "vieux documents" pendant les combats et les "utilisent maintenant" pour diverses raisons. 

 

Si le régiment Azov n'a pas confirmé la théorie de son soldat, il a cependant nié les accusations du FSB. "La femme dont le nom et la carte d'identité militaire ont été publiés par le FSB dans son rapport d'enquête sur l'attaque terroriste contre la fille du propagandiste russe Douguine n'a rien à faire avec le régiment Azov et n'a jamais appartenu à notre division", ont-ils écrit ce lundi soir sur Telegram

Le régiment Azov nie les accusations du FSB selon lesquelles la meurtrière de Daria Dugina serait Natalya Vovk, une soldate issue de ses rangs, le 22 août 2022 - Azov-Marioupol / Telegram

Le régiment Azov nie les accusations du FSB selon lesquelles la meurtrière de Daria Dugina serait Natalya Vovk, une soldate issue de ses rangs, le 22 août 2022 - Azov-Marioupol / Telegram

Des dates qui ne coincident pas

Pour finir, les autres "preuves" étonnantes avancées par le Kremlin concernent le véhicule de Natalya Vovk. Les médias russes prétendent en effet que les premières plaques d'immatriculation utilisées par l'Ukrainienne affichent "AH7771IP". Or, un site ukrainien qui propose d'identifier une voiture par son numéro d'immatriculation indique qu'elle a été vendue le 19 août 2022. Nous n'avons cependant pas pu confirmer la fiabilité de ce site. Mais cette information est corroborée par l'annonce de la vente de cette voiture, disponible en ligne. Elle montre des photos du tableau de bord sur lesquelles la date du 18 août est clairement visible. Si l'annonce indique que le bien a été vendu à Kiev, il nous a été impossible de confirmer que ces clichés ont été capturés dans la capitale ukrainienne et non à Moscou. 

Ceci dit, cette donnée serait en totale contradiction avec le calendrier du Kremlin. Dans les vidéos diffusées par le FSB, la suspecte arrive à bord de cette voiture le 23 juillet 2022, soit trois semaines avant son achat.

Pour résumer, il est difficile, en l'état, de savoir si oui ou non, les éléments diffusés par le Kremlin sont authentiques. Ce qui est sûr, c'est qu'ils manquent de crédibilité. La photo d'identité existe en ligne depuis le mois d'avril et les vidéos ne prouvent à aucun moment que Natalya Vovk est liée à l'attentat à la voiture piégée. Par ailleurs, cette version du FSB signifierait qu'une membre du régiment Azov aurait pu entrer en Russie avec sa carte de soldate, changer ses plaques à deux reprises, commettre un meurtre et repartir en Estonie. Le tout, sans jamais être appréhendée. 

Publié dans Articles de Presse

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