Pourquoi France Mémoire a-t-elle inscrit Maurice Barrès dans sa liste des commémorations pour 2023?

Publié le par Libération par Marie Thimonnier

Auprès de «CheckNews», France Mémoire précise que le choix de l’académicien antisémite n’est «en aucun cas lié à l’actualité politique à court terme», mais permet d’«éclairer sur l’influence de l’époque» du nationaliste anti-dreyfusard.

Maurice Barrès, figure «acceptée» ou «banalisée» de l'extrême droite antisémite du début du XXe siècle ? (Bianchetti/Leemage/AFP)

Maurice Barrès, figure «acceptée» ou «banalisée» de l'extrême droite antisémite du début du XXe siècle ? (Bianchetti/Leemage/AFP)

Question posée par Frédéric, le 24 juillet

Des 400 ans de la naissance du mathématicien et philosophe Blaise Pascal, au centenaire de la mort de l’actrice et artiste Sarah Bernhardt, en passant par la naissance de la réalisatrice Alice Guy 150 ans plus tôt : le calendrier des commémorations 2023 a été publié le 19 juillet dernier par France Mémoire. Depuis deux ans, le service de l’Institut de France propose une liste d’une cinquantaine de dates des anniversaires marquants de l’histoire de France, pouvant être commémorées dans l’année à venir.

Dans cette liste 2023 figure aussi un choix plus surprenant : l’anniversaire des 100 ans de la mort de Maurice Barrès, écrivain et homme politique nationaliste, antidreyfusard et antisémite. Un nom qui interroge dans une période où l’extrême droite connaît une poussée historique. Eric Zemmour lui-même, candidat ultranationaliste à la présidentielle, citant et se réclamant par exemple de Maurice Barrès.

«Commémorer n’est pas célébrer»

Alors pourquoi France Mémoire a-t-elle choisi de commémorer l’académicien antisémite, qui estimait par exemple : «Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race» ?

Créée en 2021 par Emmanuel Macron, France Mémoire, sous la tutelle de l’Institut de France, est un service indépendant de l’Etat. Elle succède à l’ancienne délégation aux Commémorations nationales, jusqu’ici rattachée au ministère de la Culture, et entachée en 2018 par la polémique autour de l’inscription de Charles Maurras à la liste des commémorations. Si le nouveau service a repris le calendrier annuel, il l’accompagne désormais d’évènements culturels et de contenus en ligne réalisés par des spécialistes.

Contacté par CheckNews, Yves Bruley, le directeur de France Mémoire, explique la décision de faire figurer Maurice Barrès dans cette liste en rappelant que «commémorer n’est pas célébrer» : «Barrès était un homme très influent à son époque. Antisémite, xénophobe et nationaliste… Ces trois sujets existent encore aujourd’hui et pas seulement en France. Ce choix a donc une vraie résonance avec le présent. Il est important que l’opinion publique soit éclairée sur son influence avec des connaissances précises du contexte historique de l’époque, fiables et non politisées», souligne l’historien. Néanmoins, cette approche ne doit «en aucun cas», être liée «à l’actualité ou l’agenda politique à court terme».

«Moins problématique que Maurras»

Pour Tal Bruttmann, historien spécialiste de l’antisémitisme, et qui signait dans Libération en 2018 une tribune titrée Maurras : «Commémorer n’est pas célébrer», un insupportable sophisme, «la figure de Barrès est moins problématique que [celle de] Maurras». «A partir de 1914 et la Première guerre mondiale, Barrès revient sur son antisémitisme et son nationalisme total. C’est quelqu’un qui a évolué», détaille-t-il auprès de CheckNews. «C’est une figure de droite, qui a été antisémite et l’a proclamé, mais il y a eu énormément de figures comme telle en France. Les antidreyfusards représentaient près de la moitié de la population à l’époque de l’affaire», rappelle l’historien, soulignant que Barrès fait aujourd’hui partie des «figures critiquées», mais «acceptées» de l’histoire, à l’image des nombreuses rues de l’Hexagone qui porte son nom.

Si le service de l’Institut de France ne s’est pas interrogé sur le fait de le faire figurer ou non sur la liste, la manière dont il allait le traiter a été discutée : «Plusieurs éléments sont à mettre en avant, notamment l’évolution du personnage et de sa pensée, dans le contexte des débats et des influences idéologiques de l’époque. Il faut faire de la pédagogie», précise d’ailleurs Yves Bruley.

«Le cas de Barrès est un vrai sujet, insiste le directeur de France Mémoire. L’histoire n’est pas faite que de lumière, il y a des parts d’ombre que nous ne pouvons ignorer, mais sur lesquelles nous devons alimenter la mémoire.»

Enseigner plus que commémorer ?

Mais le choix de commémorer Barrès ne fait pas consensus chez les historiens. Interrogée par CheckNews, l’historienne belge Marie Peltier, qui signait elle aussi la tribune sur Maurras, regrette cette décision. «Dans la continuité de Maurras, il y a une certaine banalisation de ces figures historiques d’extrême droite et antisémites», analyse l’enseignante-chercheuse, qui s’interroge sur «le rapport actuel à la mémoire de l’extrême droite en France». Dans une période où plusieurs partis mettent en avant la démocratie, face à la progression du nationalisme, «on ne peut pas rendre hommage à la démocratie en commémorant des figures qui y sont opposées», estime-t-elle.

Selon Marie Peltier, l’argument «commémorer n’est pas célébrer», cache aussi une certaine ambiguïté. «Il n’y a pas besoin de commémorer pour faire connaître l’histoire. La place de ces figures d’extrême droite est dans les cours d’histoire, souligne l’historienne. Il faut plus que jamais les analyser, connaître leur courant idéologique et leur formation historique, mais en les enseignant plus qu’en leur rendant hommage.»

Publié dans Articles de Presse

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