Italie. Giorgia Meloni : une chevauchée vers le pouvoir

Publié le par Courrier Picard par Susanna Turco

Avant le premier tour des élections municipales, qui ont fait du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia la formation la plus votée de la coalition des conservateurs, l’hebdomadaire “L’Espresso” a suivi sa leader, Giorgia Meloni, dans ses meetings. Récit d’une bataille contre le gouvernement, et contre ses alliés.

Giorgia Meloni lors d'un discours à Milan, le 22 avril 2022. PHOTO PIER MARCO TACCA/GETTY IMAGES

Giorgia Meloni lors d'un discours à Milan, le 22 avril 2022. PHOTO PIER MARCO TACCA/GETTY IMAGES

La petite musique qui l’accompagnera jusqu’aux législatives de 2023, c’est à Gênes que Giorgia Meloni a commencé à l’entonner. A l’occasion d’un meeting électoral le 6 juin, sur le Vieux port. “Nous n’avons pas voulu entrer au gouvernement jusqu’à maintenant : parce que nous ne sommes pas prêts ? Non : parce que nous voulons gouverner à nos conditions ! Notre but, ce n’est pas de faire vivoter l’Italie, mais de la retourner. La retourner ’comme une chaussette’, comme on dit à Rome”, s’exclame-t-elle devant un public de 500 ou 600 personnes qui applaudissent des deux mains. C’est la nouvelle Giorgia Meloni : les deux pieds dans la rue, la tête au gouvernement.

Ce n’est que le début”, souffle sur la place un de ses proches collaborateurs. Giorgia Meloni a attendu les dernières semaines de campagne pour vendre, étape par étape, ville après ville, un récit dont elle ne se départira pas jusqu’aux législatives : celui d’une droite conservatrice et modérée, “extrêmement rigoureuse”, “extrêmement concrète”, de moins en moins populiste, pétrie de volontarisme et de méritocratie (“le mérite, c’est le carburant de ce monde”).

Son libéralisme, c’est une sorte de troisième voie blairiste, dans une version droitisée (“créer les conditions permettant d’être à égalité sur la ligne de départ”). Un discours énergique, qui va de la volonté chevillée au corps (“tout est dans la volonté, la détermination, le sens du sacrifice, la passion”) jusqu’à une forme de coaching mental (“il ne faut pas accepter les limites imposées par d’autres”).

Une droite nouvelle mouture, donc, berlusconienne mais sans Berlusconi. Meloni, en politicienne de métier, entend s’adresser aux entrepreneurs, arpente davantage le Nord que le Sud, parle d’entreprises brimées par l’État, du made in Italy, se range à l’exact opposé du revenu de citoyenneté [aide sociale mise en place par le Mouvement 5 Étoiles], parle de “révolutionner la normalité”, de “petites choses de bon sens”, entend sabrer dans la fiscalité du travail.

Giorgia, elle m’inspire”

Une chef de file qui plaît aux femmes de droite. Meloni, elles l’adorent, elles se retrouvent en elle : au pied de la scène, elle fait l’objet d’une véritable adoration. Rien chez elle, bien sûr, de féministe : mais une nouveauté totale par rapport au machisme infantilisant d’un Berlusconi (sauce bunga-bunga) ou au machisme adolescent d’un Salvini. Les femmes lui réclament un selfie, une dédicace sur un livre, lui serrent la main, la caressent et même – geste devenu subversif – la prennent dans leurs bras. Des ménagères, des étudiantes, des dirigeantes d’entreprise…

À La Spezia, au sud de Gênes, sous le soleil, à 11 heures du matin, des mères avec poussette l’écoutent dire du mal du “gouvernement des meilleurs” [comme on surnomme parfois l’exécutif d’union nationale de Mario Draghi]. À Gênes, on touche à l’extase. Giorgia navigue dans un monde très difficile pour les femmes, c’est une leader politique, pas une patronne d’entreprise. Moi, je suis une boss, et c’est pour ça que j’ai du mal à être convaincue : mais elle, elle m’inspire”, reconnaît ainsi Fulvia, dirigeante d’entreprise. Derrière elle, s’avancent celles et ceux qui – par dizaines – font la queue pour aller saluer Meloni.

La bataille pour le leadership du centre-droit

En chaussures plates et avec ces armes, Giorgia Meloni se prépare, pour la première fois, à doubler ses adversaires. Et pas que dans les sondages. Ces élections municipales sont une répétition générale avant les législatives, où se jouera la bataille pour le leadership et l’avenir du centre-droit. Elles sont un premier test grandeur nature de la fiabilité des sondages qui, ces derniers mois, avaient vu décoller Fratelli d’Italia, au point de le voir occuper la première place dans le paysage politique italien. Reste à savoir si Meloni va transformer l’essai [Fratelli d’Italia a été le premier parti de la droite sur ces élections, mais le deuxième en Italie derrière le Parti démocrate, centre gauche].

En tout cas, le parfum du “sorpasso” [doubler en voiture] est partout dans l’emploi du temps des deux leaders du centre-droit dans ces derniers jours de campagne. Dans celui de Matteo Salvini, qui se remplit à vue d’œil, truffé de rendez-vous pour rattraper son retard, et dans celui de Giorgia Meloni, toujours plus concis, surfant sur sa lancée. Dix rendez-vous par jour pour lui, deux pour elle : devinez qui est derrière qui dans les enquêtes d’opinion.

“On n’a jamais accepté les limites imposées par d’autres”

Dans ses meetings à travers l’Italie, Giorgia Meloni brosse du reste un tableau précis qui aide à cerner ses orientations pour les mois à venir. Elle y affirme que le centre-droit “normal” est un centre-droit uni, que l’anomalie, c’est ce gouvernement d’union nationale [auquel participent Berlusconi et Salvini] et ce choix de s’associer à l’exécutif avec “une gauche qui n’est pas vraiment présentable”.

Une alliance qui a les mains liées, selon Meloni : “Moi, je veux gouverner avec le centre-droit”, point. De préférence en position dominante. Et dans les communes où le centre-droit se présente en ordre dispersé, comme à Parme, elle explique : “Nous ne sommes pas un parti qui se contente de peu, qui accepte de vivoter, nous sommes un parti qui veut faire la différence, qui n’a jamais accepté les limites imposées par d’autres.”

Et en effet, il y a déjà cinq ans – et tant pis pour la modestie –, Meloni disait déjà aspirer au poste de Premier ministre. La différence, c’est qu’à l’époque personne ne la prenait au sérieux. À l’image du journaliste Giovanni Minoli, lapidaire comme à son habitude, qui lui demandait : “Vous, au mieux, vous deviendrez ministre si le centre-droit l’emporte : quel ministère vous plairait ?” Elle osait répondre : “Non, je réfute votre analyse : j’entends devenir présidente du Conseil.”

C’était en décembre 2017, elle venait à peine d’être réélue présidente de Fratelli d’Italia, qui tournait autour de 5 %. Ce n’était pas alors “le premier parti d’opposition”, comme le qualifie aujourd’hui l’actuel président du Conseil, Mario Draghi. Elle n’avait pas encore adopté le look Eva Perron”, ou plutôt la version cinégénique de Madonna, les cheveux ramenés en arrière et les boucles d’oreilles XXL. Elle n’était pas alors “ceinture noire de selfie”, comme aujourd’hui.

Elle était plus souriante, plus gloussante, moins sûre d’elle. “Mettez-vous en file indienne et activez la fonction ’selfie’ sur vos téléphones portables, puis donnez-les moi, je m’occupe de la photo, ça ira plus vite”, ordonne-t-elle à la fin d’un meeting à celles et ceux qui font la queue devant la scène pour une petite photo avec elle. Un rite devenu incontournable dans la politique contemporaine.

“On est en démocratie, c’est vous qui décidez qui fait quoi ! ”

“Bon, d’accord, il fait chaud, donc pour l’instant restez à l’ombre, mais quand Giorgia arrivera, je vous demande de vous rapprocher de la scène parce que, sinon, les photos rendront mal”, demande gentiment un coordinateur local du parti.

La petite foule réunie devant le Théâtre civique de La Spezia s’exécute : des citoyens spectateurs qui sont désormais habitués, comme on l’est sur un plateau de tournage. Des gens qui, à la fin, se feront interpeller par Giorgia Meloni : “Parce qu’on est en démocratie, c’est vous qui décidez qui fait quoi !” dit-elle en pestant contre le gouvernement Draghi.

Si elle veut un jour le remplacer, Il lui faudra prendre une voix de plus que Salvini et Berlusconi, pour devenir celle dont le centre-droit soutiendra la candidature à la présidence du Conseil.

C’est justement pour cette raison que, dès à présent, ne pouvant s’en prendre à ses propres alliés, elle s’en prend à ceux de Berlusconi et de Salvini. “Pendant la pandémie, la gauche était à la Santé. Quand le pont Morandi s’est écroulé à Gênes, le Mouvement 5 Étoiles était aux Infrastructures. Il y a la guerre et les 5 Étoiles sont aux Affaires étrangères. Et on nous dit que Fratelli d’Italia n’a pas l’étoffe du pouvoir ?” demande Meloni, posant ici une question rhétorique et faussement innocente. Juste avant de clamer haut et fort : “Je vous garantis que ces ministres, avec nous au gouvernement, vous ne les reverrez pas.” Et, qui sait ? Au vu de sa graphomanie déclarée et de son refus affiché de se laisser fixer des limites, elle pourrait bien avoir déjà sa liste en poche.

Publié dans Articles de Presse

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