Guerre en Ukraine : Les drones kamikazes utilisés par la Russie peuvent-ils changer la donne ?

Publié le par 20 Minutes par Cécile De Sèze

Aveu de faiblesse Si elles sèment la peur et la panique, ces attaques aériennes ne changent pas grand-chose aux combats sur le terrain

 Des pompiers travaillent après qu'un drone ait tiré sur des bâtiments à Kiev, en Ukraine, lundi 17 octobre 2022. — Roman Hrytsyna/AP/SIPA

Des pompiers travaillent après qu'un drone ait tiré sur des bâtiments à Kiev, en Ukraine, lundi 17 octobre 2022. — Roman Hrytsyna/AP/SIPA

  • De nouvelles frappes russes ont visé la capitale ukrainienne ce lundi, une semaine après celles qui s’étaient abattues sur l’ensemble du pays.
  • L’armée russe a utilisé des drones kamikazes Shaded 136 pour mener ces bombardements.
  • Une arme peu coûteuse mais peu sophistiquée, qui ne changera pas le cours de la guerre, estiment Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, historien et stratégiste, et Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques à Eurocrise, interrogés par 20 Minutes.

Moscou semble multiplier les signes de faiblesse sur le terrain. Après les victorieuses contre-offensives ukrainiennes, la Russie s’emploie à différentes manières de répliquer. Aucune ne semble vraiment efficace pour garder son territoire conquis. Ce lundi, cet aveu de faiblesse s’est traduit par de nombreuses frappes par drones kamikazes, qui ont fait au moins huit morts à Kiev et dans d’autres régions ukrainiennes. Une semaine auparavant, l’armée russe avait déjà frappé la capitale et fait de nombreux dégâts sur des infrastructures stratégiques et des cibles civiles, telle une aire de jeux pour enfants. Sa difficulté sur le terrain s’était précédemment traduite par les référendums d’annexion de quatre régions organisés dans la précipitation ou encore la mobilisation de plusieurs centaines de milliers d’hommes pour venir gonfler les rangs de l’armée.

Ces frappes par drones Shahed 136, de fabrication iranienne, servent alors à « montrer que l’on est actif, que l’on fait des choses, en frappant la population, ce sont des armes qui font peur, mais ces armes ne sont pas très efficaces au niveau du terrain », résume pour 20 Minutes Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, historien et stratégiste. C’est en effet une arme peu chère, environ 20.000 euros l’unité, mais également peu sophistiquée et capable de porter une quarantaine de kilos d’explosifs, « soit 10 % de ce que porte un missile balistique », explique le spécialiste.

Pourquoi la Russie utilisent-elles ces armes à ce stade du conflit ?

L’utilisation de ces Shahed 136 démontre certaines défaillances du stock d’armes russe. « Les Russes commencent à manquer de missiles et n’avancent pas sur le terrain, donc ils continuent les frappes arrières avec ce qu’ils ont en stock », développe Michel Goya. En effet, ils pourraient par ailleurs utiliser des avions, et faire davantage de dégâts, mais, outre les drones, ils ont sorti de vieux missiles anti-aériens des années 1960, « ils utilisent des missiles à contre-emploi », ajoute auprès de 20 Minutes Isabelle Dufour, directrice des études stratégiques à Eurocrise. « Ils font feu de tout bois pour frapper le territoire ukrainien », résume Michel Goya.

En difficultés sur le terrain, et notamment dans la région de Kherson, l’armée souhaite ainsi maintenir la pression sur Kiev, « mais ça ne va pas changer grand-chose dans le cours de la guerre », tranche l’historien. Ce type de drones est en effet programmé avec des coordonnées GPS et vise une cible précise. Ainsi, sur le front, il ne peut pas suivre des troupes en mouvement. En revanche, ces frappes permettent trois choses pour Moscou, selon Isabelle Dufour : elles visent la politique interne de la Russie et servent à caresser dans le sens du poil l’aile dure du régime, répondre aux exigences des dignitaires russes « qui poussent Vladimir Poutine au durcissement ». Par ailleurs, ces frappes dans les villes ukrainiennes servent à terroriser la population. « Il le fait déjà depuis le début dans son discours, en parlant d’armes chimiques, nucléaires, c’est la manière russe de prendre des villes, comme ce qu’il s’est déjà passé en Syrie, à Alep par exemple », rappelle-t-elle. Enfin, outre les immeubles d’habitation, il y a des « cibles intéressantes », comme les centrales électriques. « Ils tentent de couper l’électricité aux Ukrainiens », mais même ça ne leur permettra pas « de prendre le dessus sur le terrain ».

L’Ukraine a-t-elle les moyens de contrer ces attaques aériennes ?

« Comme tous les drones armés ou les munitions rôdeuses, ils sont très efficaces quand l’adversaire ne dispose pas de moyens pour s’en protéger ou riposter », explique à l’AFP Jean-Christophe Noël, chercheur français à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Mais Kiev a de nombreuses ressources. « Beaucoup de leur succès initial viendra du fait que c’est une arme nouvelle sur ce théâtre. Les Ukrainiens vont en capturer, les disséquer et développer des systèmes anti-drones. Avant cela, ils seront efficaces », ajoute Vikram Mittal, professeur à l’académie militaire américaine de West Point, également interrogé par l’agence de presse.

En effet, les Shahed 136 ont cette faculté d’être compliqués à repérer du fait de leur envergure (environ 2,5 mètres), selon le site spécialisé Avions légendaires. Cette petite taille les rend difficilement repérables. Toutefois, « ils sont lents et volent bas, c’est donc possible de les abattre », nuance Michel Goya. Sur une vidéo publiée sur les réseaux sociaux lundi, on peut ainsi voir une patrouille de police parvenir à détruire un de ces drones en vol avec leurs armes :

Quelle est la situation sur le terrain ?

La communication ukrainienne sur leurs avancées ou leur recul est au point mort. Selon Cédric Mas, historien militaire, observateur du conflit et président de l’institut Action Résilience, l’armée a ordonné « un Black-out complet sur ses opérations », y compris les victoires. « L’Ukraine arrive à maintenir cette sécurité opérationnelle, un silence de la communication remarquable vu le nombre d’hommes qu’elle engage », souligne Isabelle Dufour. Un repli médiatique qui est normal à la suite d’une contre-offensive qui a réussi. « Ils sont obligés de faire une pause opérationnelle car c’est un grand moment de logistique militaire », ajoute-t-elle. Mais Michel Goya est confiant et pense que si les opérations ont ralenti, « elles vont certainement reprendre tout au nord et tout au sud du pays, il y aura à nouveau des combats dans quelques jours ».

De son côté, l’armée russe assure fortifier son nouveau front dans le Nord-est. Elle se prépare mieux car elle est moins surprise par l’avancée ukrainienne et reconstitue ses stocks. Mais les combats devraient encore s’étaler sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois. D’autant « qu’on ne sait pas jusqu’où l’armée ukrainienne veut aller, si elle entend reprendre la Crimée ou non », prévient Isabelle Dufour. Un objectif de plus en plus réaliste pour Kiev.

Publié dans Articles de Presse

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