Guerre en Ukraine : Zaporijia sous une pluie de missiles russes après l’attaque sur le pont de Crimée

Publié le par Libération par Frédéric Autran et Stéphane Siohan, correspondant à Kyiv

Après la destruction partielle de l’ouvrage sur le détroit de Kertch, hautement symbolique pour Vladimir Poutine, des frappes des forces de Moscou ont touché la ville ukrainienne ce dimanche. Volodymyr Zelensky a qualifié ces bombardements qui ont fait au moins 12 morts de «sauvages et terroristes».

Un volontaire ukrainien au milieu des débris d'un quartier résidentiel de Zaporijia (sud-est de l'Ukraine), où plusieurs maisons ont été détruites par les bombes russes dans la nuit de samedi à dimanche. (Leo Correa/AP)

Un volontaire ukrainien au milieu des débris d'un quartier résidentiel de Zaporijia (sud-est de l'Ukraine), où plusieurs maisons ont été détruites par les bombes russes dans la nuit de samedi à dimanche. (Leo Correa/AP)

La guerre, dans tous ses états. Alors qu’il entre ce lundi dans son 229e jour, le conflit entre l’Ukraine et la Russie, sur lequel plane toujours l’ombre funeste d’une frappe nucléaire, a donné à voir ce week-end ses différentes facettes. En l’espace de quelques heures, la matérialité de la guerre a fait basculer les Ukrainiens d’une légère euphorie, causée par l’explosion samedi sur le pont de Crimée, à une profonde douleur, fruit d’une nouvelle pluie nocturne de missiles russes, dimanche, sur Zaporijia.

Aux alentours de 2 heures du matin, l’enfer s’est abattu sur le quartier Osypenkivskyy, sur la rive droite de cette ville du sud-est de l’Ukraine. Une dizaine de missiles se sont écrasés sur ce secteur résidentiel de la ville, et un d’entre eux a littéralement fendu une barre d’immeuble soviétique de neuf étages jusqu’au sol, comme si une hache géante s’était abattue à la verticale sur le bâtiment. Au total, 5 bâtiments sont détruits et 40 endommagés. Le bilan est terrible : 49 personnes blessées et au moins 12 habitants tués, selon le gouverneur de la région de Zaporijia, Oleksandr Starukh. Dimanche, les recherches se poursuivaient dans les décombres, pour trouver de nouvelles victimes.

Le «mal absolu»

«Nous n’en pouvons plus, désormais les tirs ont lieu tous les jours, toutes les nuits, notre petite de 3 ans n’arrive plus à dormir, elle ne veut pas aller dans l’abri souterrain de peur qu’on y soit tous ensevelis. Hier, on a mis des sacs dans la voiture et on a décidé de quitter la ville», témoigne Viktoriya Ostapenko, 34 ans, une mère de famille du quartier de Borodinsky, qui vient d’arriver à Kyiv à bout de souffle. «Depuis ce matin, je n’arrête pas de recevoir des coups de fil de voisins ou de connaissances qui partent en panique et veulent venir à Kyiv», confirme Nina Kovalenko, une retraitée de 64 ans, qui a laissé Zaporijia derrière elle il y a déjà plusieurs mois.

Zaporijia, 750 000 habitants avant la guerre, sixième ville du pays, avait subi des frappes au début du conflit, surtout sur ses industries stratégiques, comme l’usine aéronautique Motor Sich. Mais, depuis l’annexion illégitime de la région par le Kremlin, les attaques contre les civils se sont accélérées. Le 30 septembre, un missile sol-air S-300 s’abat près d’une colonne de véhicules. 30 morts. Jeudi dernier, des missiles frappent l’avenue Sobornyi, la principale artère de la ville. 17 morts. Dimanche, Volodymyr Zelensky a dénoncé la dernière attaque comme le «mal absolu» et a qualifié les forces russes de «sauvages et terroristes».

Vingt-quatre heures plus tôt, l’Ukraine s’était réveillée avec les images spectaculaires du pont de Crimée en feu. Le présentateur des informations télévisées matinales, unifiées en temps de guerre, dissimulait mal un sourire de satisfaction en annonçant que, au lendemain des 70 ans de Vladimir Poutine, cet ouvrage stratégique reliant la Crimée à la Russie, au-dessus du détroit de Kertch, avait été partiellement détruit par une explosion.

Des plongeurs pour examiner les fondations du pont

Selon le comité national antiterroriste de Russie, l’attaque, survenue peu après 6 heures du matin, serait le fait d’un camion piégé, qui avait emprunté la voie routière en provenance de Russie continentale et en direction de la presqu’île annexée en 2014. Une partie de la portion routière s’est effondrée, rejoignant les flots dans lesquels la mer d’Azov se marie avec la mer Noire, et un convoi ferroviaire transportant du carburant s’est enflammé, provoquant un violent incendie.

Si les autorités russes ont relancé partiellement le trafic routier et ferroviaire dès samedi soir, le ministère russe des Transports indiquant dimanche que les trains de fret et de passagers «roulaient selon le plan habituel», des doutes subsistent sur l’ampleur des dégâts. Des plongeurs russes devaient examiner dimanche les fondations de l’ouvrage, «d’une importance cruciale pour la logistique militaire de la Russie dans le sud de l’Ukraine», souligne Maria Zolkina, spécialiste des questions de sécurité régionale au Fond des initiatives démocratiques, à Kyiv.

«L’explosion ne va pas perturber de manière permanente la route d’approvisionnement essentielle de la Russie vers la Crimée, mais ses conséquences vont probablement provoquer des frictions supplémentaires dans la logistique russe pour un certain temps», estiment les experts de l’Institute for the Study of War (ISW). La diminution du nombre de voies routières et le «renforcement probable des contrôles de sécurité» devraient «rallonger les délais», note l’ISW.

«Un futur sans occupants»

Au-delà des conséquences, le transport de troupes et l’acheminement de matériel et de carburant sur le front sud, où l’armée russe fait face depuis des semaines à une contre-offensive ukrainienne autour de Kherson, cette attaque, qui n’a été ni revendiquée par l’Ukraine ni attribuée à Kyiv par Moscou, revêt aussi une forte dimension symbolique. Gifle personnelle pour Vladimir Poutine, qui a voulu et inauguré en 2018 ce pont névralgique, elle montre aussi que la Crimée, où plusieurs bases russes ont déjà été visées ces derniers mois, n’est plus un sanctuaire inviolable. «Tout ce qui est illégal doit être détruit, tout ce qui est volé doit être rendu à l’Ukraine», a d’ailleurs martelé samedi Mykhailo Podolyak, un des plus proches conseillers du président Zelensky.

Dans son adresse quotidienne aux Ukrainiens, ce dernier a semblé évoquer samedi soir, de manière très sibylline, l’explosion du pont de Crimée : «Aujourd’hui était une bonne journée. Il faisait environ 20 degrés et le temps était ensoleillé sur la majeure partie du pays. Malheureusement, c’était nuageux en Crimée, même s’il y faisait chaud. Les Ukrainiens savent que notre futur est ensoleillé. Un futur sans occupants, à travers tout notre territoire, en particulier en CriméeA Moscou, Vladimir Poutine, lui, n’a fait aucun commentaire. Quelle sera la réaction du maître du Kremlin ? Dimanche soir, il a attribué l’attaque du pont, un «acte terroriste» selon lui, aux services secrets ukrainiens. Il réunira ce lundi son Conseil de sécurité.

Publié dans Articles de Presse

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